Liberté d’opinion : le musèlement universitaire

Les enseignants des universités camerounaises subissent de plus en plus des pressions de toutes sortes du régime, le but ultime étant de les faire taire ou les rallier à la cause du pouvoir. Affectation disciplinaire, retrait des cours ou condamnations judiciaires, aucun moyen n’est épargné.

Messanga Nyamding, victime

Le 13 avril 2022, le professeur Messanga Nyamding, un enseignant des universités, était entendu par une commission de discipline du Rassemblement démocratique du peuple Camerounais, parti au pouvoir. L’universitaire qui se réclame fervent défenseur du président de la république et chef de son parti, revendique également une liberté de ton dans ses sorties médiatiques, n’hésitant pas à dénoncer les manœuvres des membres du gouvernement et le pillage des caisses de l’Etat par les militants de son parti. Ce qui contribue ainsi à consolider ce qu’il a appelé le « coup d’Etat scientifique », expliqué comme des techniques de sabotage qui consistent pour les proches du président de la république et des membres du gouvernement  à torpiller volontairement ses instructions, aller à l’encontre de ce que ce dernier prône et de la loi, participant ainsi  à le rendre impopulaire. La commission de discipline que dirige l’ancien Premier ministre Peter Mafany Musonge, reprochait à Messanga Nyamding des sorties sur les plateaux de télévision dans lesquelles il met « à mal l’action du gouvernement. » le dernier prétexte trouvé pour le convoquer était qu’il avait apporté son soutien aux enseignants dans leur grève porté par le mouvement OTS depuis le 21 février 2022, d’avoir incité au soulèvement et à la prise du pouvoir par l’armée, et surtout de traiter certains membres du gouvernement de « bandits à col blanc », allusion faite aux victimes de l’épervier qui se recrutent essentiellement au sein du parti au pouvoir. A l’issue de cette audition du professeur, il a été simplement exclu du parti. Aboutissement logique, car l’homme était déjà dans le viseur depuis bien longtemps. Un an auparavant le 22 mars 2021, Messanga Nyamding est affecté de l’Institut des relations internationales du Cameroun à l’annexe de l’université de Ngaoundéré à Garoua dans le nord du pays, en complément d’effectif, sur décision du ministre de l’Enseignement supérieur. Il attaque la décision devant le tribunal administratif de Yaoundé en dénonçant un règlement de compte politique, et obtient gain de cause dans une ordonnance rendue le 15 octobre 2021 par la juridiction qui juge recevable la plainte et suspend les effets de la décision qui l’affecte à Ngaoundéré.  

Le Professeur Émile Kemogne (Chef de département de Philosophie, Ndlr) a, juste, surpris tout le monde, en disant que je suis interdit d’enseigner pour deux raisons : 1. On ne peut pas se permettre d’insulter tout le monde (le recteur de l’Université de Yaoundé 1, le ministre d’État ministre de l’Enseignement supérieur (Minesup) et le Président de la République) et prétendre venir enseigner à l’université. Et tant qu’ils sont là, ils ont pris sur eux de régler cela et de défendre ce qu’ils appellent « l’éthique républicaine

Fridolin Nké

Fridolin Nké, victime

Le 25 octobre 2021, Fridolin Nké, enseignant de philosophie à l’Université de Yaoundé I publiait sur son compte facebook ; « Je suis interdit de cours à l’université de Yaoundé I. Après qu’il a interdit la dédicace de mon livre, la Révolution de la Pensée Africaine, Essai de Philosophie politique, à l’Amphi 700, le Recteur, Aurélien Sosso et son complice, le chef de département, le Professeur, Emile Kenmogne, me retirent les cours. Ils s’arrogent les prérogatives du chef de l’état qui seul peut m’interdire d’enseigner.» Le Dr Fridolin Nké est secrétaire général du Syndicat National des enseignants du supérieur (SYNES) pour le compte de la section de la Faculté des Arts, des lettres et des sciences humaines de l’Université de Yaoundé I. Libre de ton lui aussi, il est également très critique vis-à-vis du pouvoir en place et de la gestion des universités, convaincu que seul la pensée critique sortira l’Afrique et les Camerounais de l’obscurantisme. Dans un voice publié le 19 juillet 2021, l’enseignant de philosophie informait l’opinion de la tenue d’une réunion le 15 juillet à l’université, au cours de laquelle « Comme d’habitude, le Professeur Émile Kemogne (Chef de département de Philosophie, Ndlr) a, juste, surpris tout le monde, en disant que je suis interdit d’enseigner pour deux raisons : 1. On ne peut pas se permettre d’insulter tout le monde (le recteur de l’Université de Yaoundé 1, le ministre d’État ministre de l’Enseignement supérieur (Minesup) et le Président de la République) et prétendre venir enseigner à l’université. Et tant qu’ils sont là, ils ont pris sur eux de régler cela et de défendre ce qu’ils appellent « l’éthique républicaine »2. On ne peut pas me laisser, continuer de côtoyer les étudiants et que je suis un danger. Ils ont décidé qu’ils ne vont pas me remettre le document de suspension, mais qu’ils vont, quand même, me laisser mon salaire. C’est pourquoi aucun document ne porte mon nom. Donc je suis, de fait, chassé de l’université »

Alain Fogue

Alain Fogue, victime

Depuis le 21 décembre 2021, un autre enseignant d’université, le professeur Alain Fogue, purge une peine de 7 ans d’emprisonnement ferme. Militant du mouvement pour la renaissance du Cameroun, il avait été interpellé en septembre 2021 alors qu’il s’apprêtait à prendre part à une manifestation de son parti, engagé depuis l’élection présidentielle d’octobre 2018 dans une série de marches dites « blanches.» Jugé par le tribunal militaire, il était accusé d’insurrection et d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Deux jours après le verdict, il s’exprimait dans le média en ligne MimimefoInfo en ces termes : « Le moral est au beau fixe. La vengeance judiciaire et politique prononcée hier et qui visait à nous briser moralement produit l’effet inverse sur nous. Nous restons dans le combat. La lutte de la libération du Cameroun continue. »

Musèlement

Les trois ne sont que des exemples, mais des cas doivent exister à profusion. Trois universitaires, trois idéologies, trois méthodes de combat qui se rejoignent au bout, et le même sort, victimes du rouleau compresseur du pouvoir qui agit soit par l’administration universitaire, soit par la justice. Le but ultime étant le même, museler la réflexion universitaire, et soumettre les érudits de la science aux ordres du pouvoir, pour tuer la science et empêcher l’esprit critique. Et la méthode réussit bien. Beaucoup d’universitaires, à un moment enthousiastes d’apporter leur contribution au développement de la société avec des analyses critiques, se sont résolus à se taire, dissimulés derrière la célèbre formule « je veux voir mes enfants grandir ». Nicolas Boileau disait « du choc des idées jaillit la lumière. » Mais même les universitaires, traqués par tous moyens, préfèrent désormais eux aussi, voir leurs enfants grandir, même dans l’obscurité, face à un système qui faute d’arguments, utilise les moyens d’Etat pour sévir.

Roland TSAPI   

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