Liberté de la presse : le journaliste camerounais face à lui-même

Elle reste à acquérir au Cameroun, mais elle risque une fois acquise, d’être comme un couteau entre les mains d’un enfant, si les la pratique n’est pas remise en cause

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3 mai 2021. Comme chaque année depuis 30 ans, le monde célèbre la journée mondiale de la liberté de la presse. D’après l’Organisation des nations unis pour l’éducation, la science et la culture Unesco, cette journée sert à rappeler aux gouvernements la nécessité de respecter leur engagement en faveur de la liberté de la presse et constitue également une journée de réflexion pour les professionnels des médias sur les questions relatives à la liberté de la presse et à l’éthique professionnelle. Tout aussi importante, la Journée mondiale de la liberté de la presse est une journée de soutien aux médias qui sont des cibles pour la restriction ou l’abolition de la liberté de la presse. C’est aussi une journée de commémoration pour les journalistes qui ont perdu la vie dans la poursuite d’une histoire.

Il est vrai qu’au Cameroun, la liberté de la presse a encore du chemin à faire, car elle ressemble à cette affaire où quelqu’un vend la chèvre et retient la corde. Malgré l’existence des textes qui donnent une relative liberté d’exercer, la réalité reste ailleurs. Des journalistes, en situation professionnelle, continuent d’être publiquement maltraités, violentés et intimidés, d’autres sont interdits d’accès dans les  lieux d’événements publics, la demande d’information rencontre encore et toujours un refus déguisé sous la forme d’astreinte au droit de réserve ou de non habilitation à parler sans accord de la hiérarchie. Le dernier cas de violence sur des journalistes clairement identifiés, est celui des reporters de la chaîne de télévision canal 2, sérieusement battus le 29 avril 2021 alors qu’ils couvraient une rixe entre les conducteurs des motos taxi et les agents de la mairie de Yaoundé 5. Les agents, visiblement pas contents que leurs actes soient filmés, se sont rabattus sur le cameraman et ses collègues, et le maire lui-même joint par les confrères plus tard a simplement indiqué que les journalistes n’avaient pas à se trouver là, comme pour cautionner les actes barbares de ses agents. Le fossé persiste donc, entre les textes qui garantissent le libre accès à l’information, et la pratique. Mais au-delà, l’évolution de la presse au Cameroun laisse aujourd’hui pensif, et on en vient à se demander si les journalistes feraient bon usage de cette liberté si elle était entièrement acquise. Autrement dit, les journalistes camerounais revendiquent la liberté de la presse, mais pour en faire quoi, défendre les intérêts publics ou les intérêts privés ?

Déontologie

Le journalisme universel est guidé depuis  le 24 novembre 1971 par la Charte de déontologie de Munich, autrement appelée Déclaration des devoirs et des droits des journalistes. Signée à Munich en Allemagne et adoptée par la Fédération européenne des journalistes, elle est une référence concernant la déontologie du journalisme. Le préambule de cette charte précise que « le droit à l’information, à la libre expression et à la critique est une des libertés fondamentales de tout être humain. La responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l’égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics. » Les dix devoirs stipulés dans la charte, et qui sont reprises sous diverses formulations dans d’autres pays, sont : « 1) respecter la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences pour lui-même, et ce, en raison du droit que le public a de connaître ; 2) défendre la liberté de l’information, du commentaire et de la critique ; 3) publier seulement les informations dont l’origine est connue ou les accompagner, si c’est nécessaire, des réserves qui s’imposent ; ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et les documents ; 4) ne pas user de méthodes déloyales pour obtenir des informations, des photographies et des documents ; 5) s’obliger à respecter la vie privée des personnes ; 6) rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte ; 7) garder le secret professionnel et ne pas divulguer la source des informations obtenues confidentiellement ; 8) s’interdire le plagiat, la calomnie, la diffamation, les accusations sans fondement ainsi que de recevoir un quelconque avantage en raison de la publication ou de la suppression d’une information ; 9) ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste ; n’accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs ; 10) refuser toute pression et n’accepter de directives rédactionnelles que des responsables de la rédaction. » La charte conclu cette série de devoirs en rappelant que « tout journaliste digne de ce nom se fait un devoir d’observer strictement les principes énoncés ci-dessus ; reconnaissant le droit en vigueur dans chaque pays, le journaliste n’accepte, en matière d’honneur professionnel, que la juridiction de ses pairs, à l’exclusion de toute ingérence gouvernementale ou autre. »

Face au miroir

Il importe en cette journée du 3 mai 2021, que les journalistes camerounais marquent un temps d’arrêt a apprécient leur propre travail au regard des devoirs édictés dans cette Charte. Le thème proposé par l’Unesco pour cette célébration est « L’information comme bien public”.  Et le bien public ne saurait être utilisé pour faire du chantage, des menaces, des abus de toutes sortes. Les journalistes sont souvent les premiers à dénoncer les abus dont se rendent coupables les fonctionnaires ou des éléments de la force de l’ordre du simple fait qu’ils sont détenteurs du bien public qui est la fonction ou l’uniforme, ils ne sauraient se rendre coupables à leur tour des abus avec les informations, non confrontées parfois. Le combat pour l’acquisition de la liberté de la presse ne sera gagné que si les journalistes faisaient d’abord leurs devoirs, rien que leurs devoirs, pour être en bonne position de revendiquer leurs droits. Tant qu’il y aura dans la profession des gens qui font leur travail honnêtement, et d’autres qui utilisent le titre de journaliste parfois auto acquis pour faire du renseignement et du marchandage, la liberté de la presse restera comme cette  carotte pendu sur un bâton attaché sur la tête de la chèvre, elle la poursuivra indéfiniment

Roland TSAPI

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