Les pages de l’histoire : les politiques agricoles des années 60

L’autosuffisance alimentaire était l’une des priorités du pouvoir au lendemain des indépendances. Les gouvernants voulaient occuper les paysans et les éloigner de la politique, c’est l’agriculture qui s’en est trouvé développée. La tendance s’est cependant renversée depuis les années 80

L’usine de la Soderim à Santchou, fleuron de l’agriculture dans les années 60

Les pages de l’histoire s’intéressent aujourd’hui à la politique économique et surtout agricole impulsée par le premier régime camerounais après les indépendances. Il faut dire que l’intérêt accordé à cette époque au développement économique des populations avait des visées plus politiques, et participaient de la propagande largement menée sur le territoire camerounais pour dissuader les populations de s’intéresser au discours radical des nationalistes. Mais cela fut bénéfique et permit de mettre le pays à l’abri du besoin alimentaire. D’après les auteurs du livre Kamerun une guerre cachée aux origines de la francafrique,  « Ahidjo, dont la foi dans la propagande se renforce de jour en jour, formalise sa philosophie économique en courtes formules. Il s’agit dans un premier temps du « socialisme camerounais », puis viendront le « libéralisme planifié » et, enfin, la mode de l’« économie autocentrée.»  « La nouveauté de la politique économique d’Ahidjo, mais qui n’est pas spécifique au Cameroun, est la place centrale confiée à la machine étatique dans le « développement »…l’État se propose d’impulser l’énergie nécessaire pour faire entrer au forceps le peuple  dans la « modernité » et éradiquer les pesanteurs de l’« ethnicité ». À la « lutte contre la subversion » – à laquelle chaque citoyen est appelé à participer activement –, s’ajoute progressivement la « bataille pour le développement ». Au même titre que le mutisme à l’égard des « subversifs », la « paresse » et l’« inertie » sont stigmatisées comme une trahison de la construction nationale…. Se rendant en visite aux quatre coins du pays, le président n’hésite pas à se faire menaçant. « Un relâchement très net se manifeste chez la quasi-totalité des fonctionnaires, explique-t-il par exemple en 1962 : dans la majorité des bureaux administratifs et jusque dans les services centraux de différents ministères, il règne un tel laisser-aller et une telle anarchie que les esprits les moins avertis et les moins conscients s’alarment déjà et s’inquiètent vivement de l’avenir de notre fonction publique. » Relayant ces exhortations, le président de l’UC de Bafoussam incite en 1965 ses militants désireux de bâtir la nation à commencer par se mettre au travail, car « le meilleur constructeur du Cameroun, c’est le militant discipliné, le militant qui se lève tôt ». L’« effort », l’« assiduité » et la « productivité » sont donc les thèmes de propagande les plus prisés du pouvoir au milieu des années 1960.

Des programmes de « développement agricole » sont mis en place et de grands projets, tels que les zones d’actions prioritaires intégrées (ZAPI), lancées en 1967, sont mis sur pied pour accroître la production,  stimuler la production agricole afin de créer la richesse en zone rurale mais aussi stabiliser les ruraux afin qu’ils puissent résister aux mirages de l’exode rural Cf Kamerun, version longue P 783. Cette politique a permis au Cameroun d’atteindre l’autosuffisance alimentaire, qui était de 96% en 1980, mais qui n’a cessé de régresser depuis lors, faisant du Cameroun en 2022 un PFRDV, entendu comme Pays à Faible Revenu et à Déficit Vivrier. Le prix d’un régime de plantain sur le marché est là pour le confirmer. 

Agriculture

Conformément à la ligne édictée par ses conseillers français, l’accent est mis sur l’agriculture, secteur qui occupe 85 % de la population active (2 250 000 actifs à la fin des années 1960) et qui fournit les plus grands efforts, le second plan quinquennal étant même baptisé « plan du paysan ». Dans ce domaine comme dans les autres, la concurrence entre les individus, entre les villages et entre les régions doit susciter l’émulation. Devant l’Assemblée nationale en 1966 le président déclare. « Les Camerounais en général, et ceux qui habitent la zone cacaoyère en particulier, se passionnent pour les compétitions sportives, il n’est que de voir l’enthousiasme et la passion que suscitent les matchs de football et de boxe, Je souhaite que cet esprit qui encourage – fort justement – nos sportifs se retrouve dans une vigoureuse et fraternelle compétition économique qui opposerait les producteurs agricoles de la Fédération. Et je serais heureux
d’apprendre, l’an prochain, que les planteurs de cacao ont battu les planteurs de coton par un accroissement de production de 10 000 tonnes contre 6 000 tonnes et que les planteurs de banane poyo sont passés en première division !
»

Comme à son habitude, le pouvoir met en avant les bons « exemples » et les meilleurs « élèves », ceux qui ont su abandonner leurs « mauvaises habitudes ». En parallèle avec l’administration et le parti, qui multiplient les tournées de propagande pour convertir au sens fort du terme, les paysans au patriotisme économique et aux techniques modernes de production agricole, la presse et la radio sont également mobilisées.…Les plantations agro-industrielles, gérées soit par des capitaux étrangers, soit par l’État camerounais, soit par l’association des deux, apparaissent bientôt comme l’exemple ultime de ce que doit devenir l’agriculture camerounaise : disciplinée, hiérarchisée et extravertie. Les programmes de « développement » donnent systématiquement la priorité à ces installations, sur lesquelles ils comptent en retour pour entraîner dans la bonne voie les « plantations villageoises » environnantes, « grâce à [leurs] connaissances techniques, à [leur] organisation bien rodée, à la qualité de [leurs] semences et à [leurs] capacités de traitement industriel de la production » « Les complexes agro-industriels, expliquera plus tard l’universitaire Piet Konings, sont devenus des instruments dans les tentatives de l’État postcolonial pour “capturer” la paysannerie. » L’assujettissement et le formatage de la paysannerie ne passent pas seulement par une intense action psychologique. Ils sont aussi assurés par un encadrement serré des campagnes, via un réseau hiérarchisé d’organisations paysannes chargées de diffuser les techniques modernes, de distribuer les semences ou les engrais, de rassembler les récoltes, de distribuer les crédits – au profit, généralement, des plus gros planteurs, des plus « méritants » et des militants de l’UNC. Des programmes de « développement agricole » sont mis en place et de grands projets, tels que les zones d’actions prioritaires intégrées (ZAPI), lancées en 1967, sont mis sur pied pour accroître la production,  stimuler la production agricole afin de créer la richesse en zone rurale mais aussi stabiliser les ruraux afin qu’ils puissent résister aux mirages de l’exode rural Cf Kamerun, version longue P 783. Cette politique a permis au Cameroun d’atteindre l’autosuffisance alimentaire, qui était de 96% en 1980, mais qui n’a cessé de régresser depuis lors, faisant du Cameroun en 2022 un PFRDV, entendu comme Pays à Faible Revenu et à Déficit Vivrier. Le prix d’un régime de plantain sur le marché est là pour le confirmer. 

Roland TSAPI

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