Les pages de l’histoire : les massacres de Tombel

L’extermination des populations dites « étrangères » dans une localité a été une des méthodes utilisées pour la lutte contre le maquis après l’indépendance du Cameroun oriental et la réunification.

Les différents conflits communautaires que connait le Cameroun, tirent leurs sources de l’histoire. Il est avéré que pour contrer la lutte pour l’indépendance du Cameroun, les colons avaient entrepris de dresser les groupes ethniques les uns contre les autres, dans l’intention de casser toute dynamique solidaire qui aurait été fatale pour eux. Le pouvoir de Yaoundé est resté dans la même logique après 1960, et la méthode a continué d’être méthodiquement appliquée dans le cadre de ce qui était alors appelé « la pacification du pays. » Un exemple est décrit dans le livre Kamerun, une guerre cachée aux origines de la francafrique, qui relève dans les moindres détails ce qui est appelé « les massacres planifiés  de Tombel. »

Nous sommes en décembre 1966. Dans cette zone de l’ancien Cameroun britannique, les relations entre les Bakossi (« autochtones ») et les Bamiléké (« étrangers ») ne cessent de s’envenimer depuis le milieu des années 1950. Jadis favorisée par les puissances coloniales et plutôt bien acceptée au départ par les populations locales, la migration bamiléké devient la cible des élites « autochtones » au moment de l’indépendance et de la réunification du Cameroun. Accusés d’avoir accaparé les terres les plus fertiles, les Bamiléké sont en outre collectivement suspectés de favoriser le « terrorisme ». Bien que, là comme ailleurs, les commanditaires des attentats qui se déroulent dans la région ne soient pas toujours clairement identifiés, divers segments de l’élite Bakossi se liguent contre les « envahisseurs », notamment à travers des sociétés secrètes telles que le virulent mouvement VIKUMA, créé en 1964 en zone anglophone. Fin 1965, ces groupes bakossi prennent prétexte d’une attaque « rebelle » pour constituer de redoutables « unités d’autodéfense ». Exclusivement composée d’« autochtones », cette « armée bakossi » se voit offrir, à partir d’août 1966, des armes et des munitions par le préfet de Kumba, George C. Kisob, et un encadrement par la police mobile du département…

Une route de Tombel, théâtre des massacres en décembre 1966

Dès le 27 juillet 1966, avant même que le préfet ne fournisse des armes à l’« autodéfense », une pétition est envoyée aux autorités de la région par des « Camerounais non bakossi de Tombel » qui se plaignent de cette milice ethnique : « Ils nous frappent, expliquent-ils, ils nous empêchent de nous rendre dans nos fermes, nous forcent à aller au lit à 7 heures, nous obligent à fermer nos bars avant l’heure légale, pillent nos récoltes, fouillent nos maisons la nuit, en font sortir leurs habitants, les battent, leur retirent leurs papiers et les livrent aux forces armées en les qualifiant de terroristes. Tout Camerounais non bakossi est un terroriste. Il nous est difficile de travailler dans nos fermes, parce que ces hommes se déplacent en groupes avec des matraques, des coutelas, des arcs et des flèches, des fusils à double canon, des fusils de fabrication locale, etc. Puisque nous sommes tous des terroristes maintenant, qui va nous défendre ? […] Les autodéfenses nous ont dit ouvertement qu’ils allaient recevoir leurs armes d’ici à la fin du mois et que nous allions voir ce que nous allions voir. Ils sont en train de préparer un plan des plus diaboliques pour attaquer et tuer certaines personnalités importantes de Tombel, de différentes nationalités, de manière à provoquer la réduction en cendres de Tombel. Monsieur, ceci est un plan des plus graves et des plus vicieux. »

La méthode de dresser les ethnies les unes contre les autres a bien marché, et aujourd’hui encore, le subconscient de beaucoup a gardé l’idée que l’ethnie voisine représente l’ennemi, ce qui dans le fond est tout le contraire, car la nation camerounaise ne se fera que dans une harmonieuse fusion des différentes ethnies qui la composent. « Nous ne vivons pas seulement à notre époque. Nous portons toute notre histoire avec nous »

Indifférence ou complicité
Les autorités ne feront aucun cas de cette mise en garde. Le 31 décembre 1966, dans les heures qui suivent un attentat perpétré près de Tombel par des inconnus, des milices bakossi pré positionnées à différents endroits « stratégiques » attaquent plusieurs villages. Ces escadrons de la mort, dont les principaux exécutants ne sont autres que les « membres d’autodéfense bien entraînés par la police mobile » mais auxquels se sont ajoutés des lycéens, des étudiants et même des professeurs recrutés préalablement dans les établissements scolaires des environs, procèdent à une extermination méthodique et systématique des Bamiléké. Comme le relèvera par la suite une enquête rédigée début février 1967 : « Le massacre des éléments Bamiléké aurait eu lieu presque simultanément à Nkeng, Suke, Ngap, Ngussi, Mahole, Peng, Ekonebe, Kupe, Mbonzie. Il serait intervenu un peu tard [sic] à Nyassosso. Ce sont là des noms de quartiers de Tombel et de villages bakossi distants entre eux de cinq à neuf kilomètres. […] « Dans les quartiers à majorité Bamiléké, tels Ngap et Ekonebe, les combattants se seraient divisés en deux groupes, les uns chargés de faire sortir à coups de crosse de fusil les victimes, les autres, les bouchers, stationnés en rond, appelés à massacrer à coups de coupe-coupe. Ces bourreaux abattaient aussi partout où ils trouvaient les recherchés, jusque dans les champs. La rapidité des mouvements s’ajoutant à l’armement, les condamnés surpris à l’improviste se seraient trouvés dans l’impossibilité de recourir à la légitime défense, d’autant plus que toute circulation avait été interrompue dans les deux sens. Dans certains cas, l’ennemi ou les ennemis étaient enfermés dans leurs cases et brûlés vifs. »

Officiellement, les massacres ont fait 236 morts et 1 000 blessés, d’après un rapport du Senior divisional officer Kumba Division datant du 3 mars 1967. Bien entendu le pouvoir s’en est dédouané, une centaine de tueurs seront traînés en justice, malmenés à la BMM et lourdement condamnés, parfois à la peine capitale. Mais précise le document historique, il ne s’agit que de simples exécutants ; et les condamnés à mort bénéficieront d’une grâce présidentielle. La méthode de dresser les ethnies les unes contre les autres a bien marché, et aujourd’hui encore, le subconscient de beaucoup a gardé l’idée que l’ethnie voisine représente l’ennemi, ce qui dans le fond est tout le contraire, car la nation camerounaise ne se fera que dans une harmonieuse  fusion des différentes ethnies qui la composent. « Nous ne vivons pas seulement à notre époque. Nous portons toute notre histoire avec nous »

Roland TSAPI

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