Les pages de l’histoire : la guerre moderne au Cameroun

Les vestiges du colonialisme qui subsistent au Cameroun, résultent des bases bien implantées dans les années 60, et soigneusement confiées entre les mains des héritiers du colon qui partait par la porte pour revenir par la fenêtre. Il est encore difficile aujourd’hui pour le commun des mortels de se défaire des réflexes du colonisé

Néocolonialisme, indépendance de façade, sont autant d’expressions utilisées au quotidien pour dénoncer la présence continue des puissances coloniales en Afrique francophone en général, et au Cameroun en particulier. Une brève incursion dans l’histoire permet de bien comprendre de quoi il s’agit. Dans les années 1950, « revenant d’Indochine, où l’armée française avait essuyé une défaite, les responsables militaires français, humiliés par Diên Biên Phù, décidèrent de recourir à tous les moyens possibles pour garder ce qu’il restait d’Empire. Des théories nouvelles, inspirées à la fois par la vieille tradition militaire coloniale, par les évolutions apparues sur les théâtres européens dans les décennies précédentes, mais surtout par les méthodes qu’a utilisées le Viêt-minh pour mettre l’armée française en déroute, virent le jour. Celles, désormais bien connues, de la « guerre révolutionnaire » ou de la « guerre moderne ». Ces doctrines placent les populations civiles au cœur des dispositifs répressifs. Elles confèrent une place centrale à l’« arme psychologique » et au renseignement ; et elles légitiment – aux yeux de leurs promoteurs – le quadrillage et la surveillance implacables des populations, l’utilisation massive de la propagande et l’usage systématique de la torture. Ces méthodes combinées – que les militaires étrangers qualifient d’« école française » de contre- insurrection – ont été utilisées simultanément en Algérie et au Cameroun. Dénoncées avec vigueur en France dans le premier cas, utilisées par les militaires français contre le pouvoir civil lui-même, elles ont paradoxalement contribué à la victoire politique du FLN en 1962. Utilisées avec la même ardeur mais à l’abri des regards dans le second cas, elles continuent d’être perçues par les militaires français comme un élément clé de la lente défaite de l’UPC au cours des années 1960, et qui ont posé les bases de la Francafrique ou du néocolonialisme.

Concentré dans les mains du président Ahmadou Ahidjo et de son entourage, mais appuyé par la « coopération » et l’« assistance technique » françaises, le pouvoir camerounais a recyclé les méthodes guerrières utilisées contre les maquis de l’UPC pour les appliquer à tous les « subversifs », c’est-à-dire à tous ceux qui contestaient ou semblaient contester les nouvelles autorités.

Bases de la francafrique

Une camerounaise réprimée pour ses opinions, victime de la “guerre moderne”


La France, nul ne l’ignore, n’a pas quitté l’Afrique en octroyant l’indépendance à ses anciennes colonies. Elle est partie pour mieux rester. Pour rester cachée derrière des régimes qu’elle a elle-même installés, formés et consolidés, et qu’elle s’est arrangée à contrôler et à maintenir en place sur la longue durée. Des accords de coopération, civils et militaires, ont été signés entre ces partenaires inégaux pour moderniser, en les contractualisant, les liens de dépendance. Des accords de défense (largement secrets) ont également été paraphés pour permettre aux dirigeants des tout jeunes États indépendants de faire face aux menaces extérieures et, encore davantage, aux « troubles intérieurs » qui pourraient à l’avenir les faire vaciller et ainsi ébranler la nouvelle architecture de ce colonialisme réformé. Le Cameroun occupe une place particulière dans ce système néocolonial. Non seulement parce qu’il est le seul pays du « pré carré »
français en Afrique à avoir connu une rébellion armée conséquente sous l’impulsion de l’UPC au moment de l’indépendance, mais également parce qu’il est le premier – si l’on met de côté le cas particulier de la Guinée d’Ahmed Sékou Touré – à accéder à l’indépendance le 1er janvier 1960. Le Cameroun apparaît alors comme un pays pionnier. Premier pays du « champ » à avoir vu débarquer les « spécialistes » français de la guerre révolutionnaire dès le milieu des années 1950, il est aussi le premier à se voir doté d’une armée nationale et à « bénéficier » de l’assistance militaire technique française. Cette dernière, activée le jour même de la proclamation de l’indépendance, permet de poursuivre sans transition, et pour encore de longues années, les opérations militaires engagées contre la rébellion upéciste à l’ère du colonialisme direct, inaugurant dans le sang une longue série d’ingérences militaires françaises en Afrique. Né dans un contexte de guerre, c’est tout le régime du Cameroun « indépendant » qui a été imbibé par les modèles « contrerévolutionnaires ». Les doctrines françaises de contre-insurrection ont muté en système de gouvernement. Quelques mois après l’indépendance, tandis que les opérations de guerre se poursuivaient dans plusieurs régions du pays, une dictature implacable fut installée. Concentré dans les mains du président Ahmadou Ahidjo et de son entourage, mais appuyé par la « coopération » et l’« assistance technique » françaises, le pouvoir camerounais a recyclé les méthodes guerrières utilisées contre les maquis de l’UPC pour les appliquer à tous les « subversifs », c’est-à-dire à tous ceux qui contestaient ou semblaient contester les nouvelles autorités. La surveillance, l’endoctrinement et la répression des populations devinrent des habitudes. Et l’exception, la règle. Les Camerounais, qui s’étaient passionnés pour le projet émancipateur de l’UPC dans les années 1950, furent sommés de rejeter leurs « mauvais penchants » et de transférer leur enthousiasme sur le parti unique d’Ahmadou Ahidjo. Lequel, vampirisant l’héritage upéciste, s’octroya le titre de pionnier de l’indépendance… Purgé de ses éléments « subversifs », appelé à traquer en son sein la moindre « déviance », sommé quotidiennement d’oublier ses amours d’antan, le peuple camerounais ne put faire vivre son désir de liberté que dans la clandestinité, dans l’exil ou sur le mode du refoulement.

Récompense

Ce sont ces méthodes qui, à en croire Jean Lamberton, lui-même adepte
chevronné de la théorie comme de la pratique de la « guerre révolutionnaire », lui permirent de « mener à bien » sa mission au Cameroun. Non sans fierté, il raconte dans ses notes manuscrites combien son travail fut apprécié par Pierre Messmer, avec qui il travailla successivement à Yaoundé, lorsque celui-ci y était Haut-Commissaire, puis à Paris, quand le même devint ministre des Armées en 1960. « Me présentant aux auditeurs du Centre des hautes études militaires,
M. Messmer, ministre des Armées, me gratifia [d’un] titre : “Le seul officier assumant le commandement d’une formation chargée de réprimer une guérilla qui, dans l’ensemble des théâtres d’opération du même genre ouverts dans le monde, ait exactement et victorieusement rempli sa mission”… Après quoi, je fus nommé général et commandeur de la Légion d’honneur
. »

Ainsi parle un des pionniers de cette guerre moderne en Afrique, celle qui consiste à gagner les mentalités. Ces  graines du néocolonialisme semées au sein de la population continuent encore de porter des fruits à ce jour, avec des variants divers, mais le même objectif, aliéner l’Africain en continuant à lui faire croire qu’il ne vaut rien en lui-même, que le vin de raisins cultivé à Bordeaux est toujours meilleur que le vin de raphia et de palme cueilli dans les bordures des rivières africaines. Pourtant rien n’est aussi faux

Roland TSAPI

Source : Kamerun, une guerre cachée aux origines de la Francafrique

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