Les pages de l’histoire : Cameroun, de Ahidjo à… Biya

La fracture observée entre le peuple et les dirigeants au Cameroun ne fait plus de doute, et en interrogeant l’histoire, l’on se rend compte que depuis l’époque coloniale, ce peuple subit des dirigeants tantôt imposé par le colonisateur, tantôt par l’ancien président lui-même imposé

Connaître d’où on vient permet de savoir pourquoi on est là où on se trouve, ce qui peut permettre d’envisager un changement de cap ou la continuité dans la trajectoire. Les Camerounais disent en 2022 ne pas savoir où ils en sont, tant les choses vont mal : vie chère, chômage, casses des habitations, corruption comme mode de vie, caporalisation des richesses par une classe, éternisation au pouvoir et aux postes de direction. L’incertitude des Camerounais tient surtout de la méconnaissance du passé politique, de l’origine du système qui gouverne le pays depuis ce qui a été appelé les indépendances, et même deux ans avant. Thomas Deltombe et Compagnie nous replongent dans l’histoire, pour nous permettre de comprendre pourquoi le régime actuel, continuité de celui d’Ahmadou Ahidjo, est si éloigné du peuple. C’est qu’au départ, l’institution de ce régime ne visait pas à répondre aux besoins du peuple, mais à protéger les biens d’une France qui refusait de partir. C’est pourquoi elle a trouvé un gardien docile.

Ahidjo est « le meilleur – ou le moins mauvais – des hommes politiques du Cameroun, tant à cause de ses dons que parce qu’il semble disposé à maintenir le Cameroun dans l’orbite de la France après le 1er janvier 1960 »

Ahmadou Ahidjo

Le 28 février 1958, Ahmadou Ahidjo est investi Premier ministre du Cameroun oriental. Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa relatent : « A 35 ans, le nouveau Premier ministre camerounais est un quasi inconnu. À l’époque, le consul général de Grande-Bretagne le décrit, dans une note interne, comme « doté d’une personnalité prononcée et d’opinions très ancrées, teintées de cynisme » … Comme l’indique une note de la Sûreté française au Cameroun, Ahmadou Ahidjo était un simple opérateur de radio quand il a été élu conseiller territorial de la Bénoué, en 1947, poussé par le député français Jules Ninine et l’industriel du Nord-Cameroun Pierre Rocaglia. Envoyé en France pour siéger à partir de 1952 à l’Assemblée de l’Union française, il s’y révèle comme le « parlementaire camerounais le plus jeune et le plus paresseux », pour reprendre les mots d’un de ses collègues. Conseiller docile couvé par le secrétaire d’État à la France d’outre-mer Louis-Paul Aujoulat, Ahidjo n’a pas besoin de recevoir les consignes françaises, puisqu’il les a parfaitement intégrées de lui-même. Quelques années plus tard, l’ambassadeur de France au Cameroun de 1965 à 1968,  Francis Huré décrira rétrospectivement l’importance de cette formation initiale, qui délimite presque inconsciemment le champ des possibles du nouveau Premier ministre. « L’intérêt qu’il porte aux choses françaises est solidement fixé, écrira-t-il à sa hiérarchie, parce que ces choses font partie de son être et de son passé. Il lit nos journaux, nos revues, et rien ne le passionne plus que nos débats intérieurs. […] En vérité, M. Ahidjo est devenu, plus vite qu’on le pensait, ce qu’on savait qu’il deviendrait. »

Quand le général de Gaulle arrive au pouvoir, en mai 1958, l’amitié se transforme rapidement en passion. « Ahidjo portait un amour fou à de Gaulle », confesse son conseiller français de l’époque, Paul Audat… Ahidjo qui fut adhérent du BDC, le parti d’Aujoulat jusqu’à sa chute, s’attache en mai 1958 à transformer son groupe parlementaire, l’Union camerounaise (UC), en véritable parti politique. …Souple d’échine mais fin manœuvrier, disposant d’une assise parlementaire et d’un parti en formation, Ahidjo apparaît sur l’échiquier politique camerounais comme un homme de confiance pour cette métropole à laquelle il doit tout. Poulain du colon français Rocaglia, élu grâce à la fraude électorale organisée par Louis Sanmarco,  éduqué à Paris par Louis-Paul Aujoulat, Ahidjo est suffisamment bien formé pour servir les projets français et trop isolé pour réclamer une autonomie véritable. Et cela d’autant plus que les « troubles » qui ensanglantent les régions Bassa et Bamiléké au moment où il accède au pouvoir le placent en situation de totale dépendance à l’égard des militaires français. Sans ces derniers, écrit en septembre 1959 un général français, « son gouvernement tombera avant 1960 » ; ce qui aboutirait, « en toute hypothèse, à la perte du Cameroun du Sud pour le monde occidental ». « Malgré ses faiblesses et l’incertitude de ses desseins », indique cet officier, Ahidjo est « le meilleur – ou le moins mauvais – des hommes politiques du Cameroun, tant à cause de ses dons que parce qu’il semble disposé à maintenir le Cameroun dans l’orbite de la France après le 1er janvier 1960 ». C’est donc sans aucune velléité d’émancipation à l’égard de la France qu’Ahidjo se résout à endosser la politique française d’une « indépendance » contrôlée.

« Je reconnais humblement m’être trompé sur la personne que j’avais estimée, protégé, comblée et portée tout seul à la tête de l’Etat…

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Paul Biya et Ahmadou Ahidjo

Transmis comme reçu, peut-on dire pour la suite. Tout comme Aujoulat et Messmer lui avaient aménagé en 1958 le chemin du palais pour lui confier la garde de leurs biens, Ahmadou Ahidjo aménagera à son tour la voie pour son successeur Paul Biya en 1982. Dans les deux cas le peuple était tenu à l’écart, sa volonté ne comptait pas. le 5 mars 1984, Ahmadou au cours d’une conférence de presse à Paris, semblait cependant regretter : « Je reconnais humblement m’être trompé sur la personne que j’avais estimée, protégé, comblée et portée tout seul à la tête de l’Etat… Je tiens quand même à remercier les Camerounais de s’y être trompés également en l’élisant, à ce qu’on dit avec 99,98% des voix. S’il est vrai qu’il en a été ainsi, ils me libèrent moralement de la culpabilité que je ressentais en me considérant comme le seul responsable. Il est vrai que beaucoup disent, avec raison, que si M. Biya n’avait pas été en position de me remplacer constitutionnellement et si je ne l’avais pas installé en vertu des dispositions constitutionnelles que j’avais moi-même fait adopter, il n’aurait jamais eu la moindre chance de devenir président de la République. » Ahidjo avec ces regrets essayait également une tentative de déni de ses responsabilités quant à la présence de son successeur au pouvoir, mais sans rien changer au fond. Que ce soit le premier ou le deuxième président du Cameroun, le peuple ne les ont jamais choisis, normal que la base et le sommet évoluent dans deux mondes différents, avec l’illusion d’être dans un même pays.

Roland TSAPI

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