Les pages de l’histoire : blé camerounais, le jeu d’intérêts

Se défaire de l’emprise des vestiges coloniaux est indispensable pour espérer une souveraineté alimentaire, même dans le blé

Sodeblé, le vers était dans le fruit

Dans un précédent éditorial, nous parlions de l’histoire du blé au Cameroun, besoin factice créé par le colon qui avait insidieusement introduit le pain  sur la table camerounaise, dénigré les mets locaux qui servaient de repas le matin, et rendu indispensable le blé. En bon commerçant, et suivant ses objectifs, le colon avait, avec le pain, créé un marché rentable pour lui et ses frères. Il achetait le blé cultivé par ses frères en Europe, et en faisait du pain qu’il vendait désormais au Camerounais. Dans les années 60, le président Ahmadou Ahidjo, qui comptait parmi ses défauts et ses qualités une grande fierté pour le Cameroun, impulsa la création en 1975 de la Société de Développement pour la culture et la transformation du blé (Sodeble). Malgré les bonnes intentions, le projet se heurta à une double difficulté économique et technique, toutes dû au fait que le développement du pays était étroitement surveillé par la France.

Est-ce raisonnable d’aller en guerre contre quelqu’un, en allant demander de l’aide à celui contre qui on va en guerre?”

Intérêts

Les vestiges de la Sodeblé: la mort était-elle programmée?

D’abord, le Cameroun achetait le blé à la France, et le chef de file des meuniers hexagonaux, était la société des grands moulins de Paris, créée par Ernest Vilgrain. Une filiale était d’ailleurs déjà installée au Port de Douala. Pour assurer le soutien technique nécessaire au montage de la Sodeblé, c’est l’entreprise Société d’Organisation, de Management et de Développement des Industries Animales et Agroalimentaires (Somdiaa), qui est retenue. Les conseillers français avaient bien fait leurs calculs : Somdiaa était détenu à  100% par le groupe Vilgrain, c’est à dire en fait une filiale de la Société des Moulins de France; l’actionnaire majoritaire du groupe Vilgrain. En résumé, pour l’installation de la Sodeblé, le conseiller technique était le concurrent direct. A ce sujet, Jean Paul Pougala dit : « On a du mal à comprendre comment un pays comme le Cameroun peut s’endetter auprès de son principal prédateur, la France, pour monter un projet agro-industriel d’envergure, qui est supposé le rendre indépendant de la même France. Car dès l’origine, il était évident que limiter les importations camerounaises de blé, signifiait aussi, limiter les exportations françaises du même blé. C’est-à-dire un problème économique et social en plus, à gérer par la France, par rapport à ses producteurs de blé. Et cette anomalie se lie, même depuis les objectifs du projet. On peut ainsi lire dans les études de faisabilité que dès l’origine, la Sodeblé visait un objectif de productivité de 2 tonnes à l’hectare. C’est-à-dire, 4 fois moins que la France où la production de blé dépasse largement les 7 tonnes à l’hectare. Est-ce raisonnable d’aller en guerre contre quelqu’un, en allant demander de l’aide à celui contre qui on va en guerre et avec des objectifs qui, sur tout marché libre, montrait dès le départ que la Sodeblé, avec ses 2 tonnes par hectare ne pouvait jamais rivaliser avec son principal concurrent, la France. »

« Erreurs » techniques

Ensuite, sur le plan technique, on dirait que les lobbies français, avec l’aide des Camerounais, multiplient volontairement les erreurs pour que le projet échoue, en mettant en avant des considérations plus politiques que techniques. Sur le choix du site, Jean Paul Pougala explique qu’initialement le projet devait être installé  entre Eseka et Yabassi, « mais cette région sera immédiatement  écartée parce que retenue habitée par les populations Bassa, hostiles à la France. » Le choix de Wassandé à quelques kilomètres de Ngaoundéré, avait l’avantage d’être calme, en plus d’être la localité d’origine du président. Sauf qu’ici il y avait un premier inconvénient indispensable pour une industrie, la ressource humaine. « Avec une densité de seulement 3 habitants au km2, la région est très faiblement peuplée. Pour les experts français, explique Pougala, c’est une aubaine, d’avoir un tel espace avec peu de population. Mais en faisant ce raisonnement, ils font un oubli qui va se révéler fatal pour la suite du projet : le facteur humain. Choisir une zone sans population, signifiait de déplacer les manœuvres pour travailler dans les plantations. Et comme les manœuvres ne sont pas les machines, ce déplacement n’était pas sans conséquence lourde sur le plan économique contre le projet initial. En effet, les ouvriers qu’on a déplacés là-bas, sont venus avec leurs épouses. Après, ils ont eu des enfants qu’il fallait scolariser sans les déplacer tous les matins sur 100 km. Et la construction des nouvelles écoles, des hôpitaux etc. comportaient un coût non négligeable sur le plan social que la Sodeblé devait supporter et qui n’était pas prévu dans les études de faisabilité du projet. Au démarrage en 1976, la Sodeblé compte 400 employés, qui deviendront 800 en 1978. Il s’agit d’environ 800 familles avec tout son lot de problèmes sociaux que cela comporte à être entièrement pris en charge par la Sodeble. »

Hier comme aujourd’hui, les intérêts des lobbies français sont en jeux dans la consommation du pain au Cameroun. Normal que la culture du blé piétine, normal aussi que la farine faite à base des cultures locales patinent. Le colon ne veut pas lâcher sa prise, le colonisé semble confortable, avec l’hameçon au cou…

Résistance

Au Port de Douala, les quantités entrent

A cette première erreur vont s’ajouter d’autres, sur le choix des semences, les périodes des semis, l’application des engrais, et même l’absence d’une pensée globale. Et l’économiste Pougala de conclure : « Des projets avicoles à la pisciculture, en passant par les oléagineux, l’amateurisme de l’opérateur public au Cameroun, comme en Afrique est comme le révélateur d’un citoyen formaté par le colon pour entretenir l’échec programmé. Le scénario semble écrit d’avance, puisque l’épilogue triste peut être facilement anticipé, même par les profanes. Et lorsqu’à ce drame de conception du citoyen africain post-colonisé, il faut ajouter le manque de patriotisme, la coupe devient très vite, pleine. Tout le monde ne peut pas devenir industriel, parce qu’il faut une forte dose de pensée complexe en plus de la pensée critique. Deux notions qui ne sont pas très connues par nos hauts fonctionnaires. Destinant presque tous à l’échec, les projets agro-industriels incarnés par nos états. » Aujourd’hui encore, la société française Céréalis, négociant international, réalise de bonnes affaires au Cameroun dans l’importation du blé. En 2015, le président de ce négociant, Remi Depoix, révélait qu’il exporte vers le Cameroun environ 200 000 tonnes de blé chaque année, soit 20% de son chiffre d’affaires. Hier comme aujourd’hui, les intérêts des lobbies français sont en jeux dans la consommation du pain au Cameroun. Normal que la culture du blé piétine, normal aussi que la farine faite à base des cultures locales patinent.  Le colon ne veut pas lâcher sa prise, le colonisé semble confortable, avec l’hameçon au cou…

Roland TSAPI

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