Jeunesse : valorisée hier, faire-valoir aujourd’hui

Le pays misait sur les jeunes cadres pour se construire par le passé, ces mêmes jeunes sont devenus les bourreaux de la jeunesse d’aujourd’hui, réduite au rôle de spectatrice de son destin  

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Le 14 mai 1960, le Cameroun oriental se dotait de son tout premier gouvernement après l’indépendance, à la suite de l’élection présidentielle qui avait eu lieu 9 jours plus tôt, et qui avait connu la victoire d’Ahmadou Ahidjo. Il était composé de 13 ministres et 5 secrétaires d’Etat. Premier ministre : ASSALE MBIAM Charles, 41 ans, ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur : Njoya Arouna, 52 ans. Ministre d’Etat, ministre de la Santé Publique et Population : Pierre Ninyin Kamdem 23 ans. ministre des Finances : Jean Ekwabi Ewane, ministre des Affaires étrangères : Charles Okala 50 ans, ministre de la Justice : Victor Kanga ; ministre de l’Economie Nationale : G. Tsalla Mekongo 32 ans, ministre des Travaux publics et des Transports : Sanda Oumarou, ministre des Forces Armées : Jean-Baptiste Mabaya, ministre des Postes & Télécommunications : Jean Akassou Djamba, ministre du Plan : Talba Malla, ministre du Travail et des Lois sociales : Jean-Pierre Wandji Nkuimy, Ministre de la Fonction publique  : Elie Tsoungui. Secrétaire d’Etat à l’Information : Sadou Daoudou 34 ans, Secrétaire d’Etat à l’Enseignement Technique, à la Jeunesse et aux Sports : Gabriel Mdibo Mbarsola, Secrétaire d’Etat au Commerce et à l’Industrie : Mohamadou Lamine, Secrétaire d’Etat à l’Elevage : Philippe Achingui, et Secrétaire d’Etat à la Production : Paul Amougou Nguele 35 ans. Les âges de beaucoup d’entre eux n’étaient pas indiqués dans les documents consultés, mais dans l’ensemble la moyenne d’âge devait se situer autour de 35 ans, et le plus âgé de ce gouvernement était sans doute le ministre de l’Intérieur Njoya Arouna avec ses 52 ans.

Quand la jeunesse prenait les commandes…

la jeunesse aux commandes dans les années 60

Toujours est-il que la jeunesse constituait le véritable socle sur lequel s’appuyait l’Etat pour l’administration et le gouvernement dans ces années 50 et 60. Parmi les personnalités encore bien en vue aujourd’hui, il y en a beaucoup, sinon la majorité, qui sont arrivés aux affaires à la fleur de l’âge et parfois à peine sortis de l’adolescence.  Paul Biya avait 29 ans quand il entrait au gouvernement Ahidjo comme chargé de mission à la présidence de la république, et à 32 ans il était secrétaire général du ministère de l’Education nationale, de la jeunesse et de la Culture. Ahmadou Ahidjo lui-même avait 23 ans quand il entrait à l’Assemblée territoriale du Cameroun comme député, et à 34 ans il conduisait déjà comme Premier ministre le destin du Cameroun Oriental dont il prononça le discours d’indépendance à  l’âge de 36 ans. Il avait remplacé au poste de Premier ministre André Marie Mbida qui occupait la fonction à 41 ans. Les exemples peuvent être cités à profusion, et le constat est effectivement que l’expression fer de lance de la nation cadrait bien avec la jeunesse à la veille et au début des indépendances et de la réunification au Cameroun. Cette jeunesse était considérée et prise au sérieux, soit en étant intégrée dans le gouvernement ou l’administration, soit en étant farouchement combattue quand elle faisait montre des velléités contestataires. A 25 ans Um Nyobè portait déjà la voix de la contestation camerounaise à la tribune de l’Organisation des Nations unis, Ernest Ouandié s’était fait remarquer dès l’âge de 24 ans quand il adhérait à l’Upc et profitait des affectations disciplinaires dont il était l’objet en tant qu’enseignant  pour implanter le parti partout sur le territoire, pour ne citer que ces exemples. Chose curieuse, à cette époque, la fête de la jeunesse n’existait pas, il n’y avait aucune occasion annuelle pour célébrer la jeunesse, on dirait même qu’elle n’avait pas du temps pour cela.

…et quand la jeunesse est commandée

les jeunes sur la moto en 2020

Dans son discours à cette jeunesse le 10 février 2021, le président Paul Biya, disait, après autres exhortations à une attitude républicaine : « Le Gouvernement, pour sa part, va poursuivre ses efforts de développement de l’ensemble du pays. La participation effective des jeunes à la vie socioéconomique de la Nation restera au cœur de son action. Pour cela, il veillera à les impliquer davantage dans la prise des décisions les concernant.» Le président de la république est âgé de 88 ans. Evidement il y a une cassure générationnelle entre lui et la jeunesse, il a 68 ans d’avance sur la jeunesse de 20 ans. Une raison suffisante pour que les deux ne se comprennent pas, que la communication ne passe plus. Dans les familles, les parents même avec une différence de 20 ans avec les enfants, n’arrivent plus à se faire comprendre. Les enfants rappellent sans cesse aux parents que ce qu’ils veulent leur imposer ou faire faire relève de l’ancienne époque. Loin de vouloir défier leurs parents, ils ont en réalité envie de s’assumer, ils veulent que les parents les laissent tracer leur voix, se prendre en main, décider de leur avenir. L’orientation de la décision qu’ils prennent peut être discutable et revue, mais ils veulent déjà avoir la possibilité de pouvoir disposer d’eux-mêmes, se libérer du joug d’une génération qu’ils trouvent désormais trop lourde dans sa manière de procéder. Les experts en communication sociale expliquent que pour bien faire passer un message, il faut s’identifier à la cible, s’il ne faut pas simplement se fondre en elle. La différence d’âge et d’époque fait en sorte que toute communication entre les gouvernants et la jeunesse soit transformée en langage de sourd. Pendant que le président de la république dit vouloir impliquer davantage la jeunesse dans la prise des décisions les concernant, ils veulent plutôt être au cœur de la décision, comme cela était le cas dans les années 60, quand la gestion des affaires était confiée à la jeunesse. L’un de ces jeunes, Frank Essi, a eu ces mots à l’endroit de sa génération, après l’adresse à la nation du chef de l’Etat : « L’attitude de monsieur Biya vis – à – vis des jeunes est un concentré d’absences, de silences et de distance. Elle a engendré à son tour chez de nombreux jeunes de la méfiance, de la défiance et parfois de l’indifférence…Si tu veux réduire tes chances de succès, attend que Paul Biya et ses ministres changent les choses. Aussi vrai que le manguier ne produit pas des oranges, il est certain que l’on ne change pas à 88 ans, après 39 ans de règne… On n’a jamais tort de bien faire son travail et de le faire en respectant une éthique rigoureuse. Le bien n’est pas le mal. La compétence n’est pas un problème. L’honnêteté n’est pas un délit….Nous sommes condamnés à devenir les meilleures versions de nous – mêmes pour espérer rivaliser avec ce qui se fait de mieux dans ce monde et relever les nombreux défis qui se posent à nous… »

Comme dans les années 50 et 60, les jeunes camerounais voudraient penser leur avenir, prendre leur destin en main et ne plus être de simple faire valoir, assumer pleinement le rôle de fer de lance, quitte à se laisser guider par la sagesse de la manche que représente la vielle génération.

Roland TSAPI

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