Intégration : quand le colon semait la division

Les divisions internes de la société camerounaise d’aujourd’hui ont été semées par le colon, et en interne les populations tardent à prendre conscience

La société camerounaise, en 2021, court après une hypothétique intégration nationale, un vivre ensemble de façade. Plus la notion est proclamée dans les discours, plus profond est le fossé dans les pratiques des cercles du pouvoir. La raison, c’est que ceux qui tiennent les rênes du pays sont encore les héritiers du colon qui, pour mieux asseoir sa domination sur les peuples africains et camerounais, avaient un seul mot d’ordre : diviser pour mieux régner. Il est important pour les Camerounais de comprendre qu’avant l’arrivée des colons, Allemands et français /Anglais, le peuple camerounais vivait suivant le principe de la solidarité et de l’entraide. Comme pouvait-il en être autrement, pour des peuplades qui partageaient les mêmes conditions de vie, qui les obligent naturellement à se souder les coudes ? Dès que les colons Allemands ont commencer à agresser et opprimer les chefs traditionnels de la côté, Duala Manga Bell, Madola et autres, ils se sont naturellement repliés vers l’intérieur du pays pour demander de l’aide à leurs collègues de l’hinterland, et ont bénéficié de l’appui inconditionnelle de chefs traditionnels de l’Ouest, du Sud et même de la partie septentrionale. Le stratagème alors monté par le colon étaient de les monter les uns contre les autres, de sorte à obtenir que les uns se désolidarisent des autres. En isolant ainsi les groupes, ils devenaient une proie facile. La même méthode s’est appliquée pour l’annexion et la soumission des différents chefs traditionnels, et plus tard s’est appliquée en politique pour émietter les forces politiques locales, quand il s’est agi de s’organiser pour obtenir l’indépendance.

C’est un courant fort qui ne doit pas exister et nous ne pouvons réussir à réaliser nos projets que si nous pouvons opérer une division entre les personnalités et mouvements qui font bloc

Mot d’ordre

Pierre Messmer, l’un des artisans de la division

En 1956, Gaston Deferre, ministre français des colonies confiait à Pierre Messmer nommé haut-commissaire au Cameroun: « L’union nationale de Soppo Priso n’est autre chose que l’Upc sous un autre jour. Il faut alors, dès maintenant chercher par tous les moyens à semer le désarroi en son sein pour créer une scission entre les mouvements et les personnalités qui y ont adhéré. C’est un courant fort qui ne doit pas exister et nous ne pouvons réussir à réaliser nos projets que si nous pouvons opérer une division entre les personnalités et mouvements qui font bloc (…) Si l’Upc présente des candidats, quel que soit le cas, ils passeront. Le Sud, tout le Sud est acquis soit à la politique de l’Upc soit à celle de l’Union nationale, qui agit sur les directives de l’Upc qui agite le pays dans la clandestinité. »  Le 17 avril 1956, Pierre Messmer arrive au Cameroun, en remplacement de Roland Pré, avec une feuille de route bien claire. Dresser les uns contre les autres pour éviter que l’Union nationale, parti politique créé par Soppo Priso après l’interdiction de l’Upc en 1955, et qui fédérait les idées d’indépendance véritable, ne puisse prospérer. Il est question de perpétuer la politique de la division, celle déjà appliquée sur les chefferies traditionnelles pour les dresser les unes contre les autres, et même en dressant les princes d’une même chefferie pour des conflits, juste pour fragiliser l’autorité. 

Si on peut cependant admettre que la méthode a marché à l’époque parce que les consciences n’étaient pas assez éveillées, la question se pose aujourd’hui de savoir comment autant d’années après, avec le niveau d’instruction, de connaissance et d’intelligence que les camerounais ont acquis entre temps, la formule de diviser pour mieux régner… marche toujours ?

Vaine alerte

Um Nyobé, il avait sonné l’alerte

Réfugié dans le maquis, Ruben Um Nyobé ne cessait cependant d’attirer l’attention de ses compatriotes sur les intentions des Colons. Dans l’un de ses écrits il dit : « Ils dressent tribu contre tribu en faisant croire aux uns qu’ils sont plus intelligents et aux autres qu’ils sont très riches et vont dominer le pays. Les uns et les autres croient naïvement à cela et se livrent à de vaines luttes intestines qui aboutissent finalement à la ruine de tous et le seul qui en profite, c’est le colonisateur (…) Ils cherchent simplement à puiser dans la haine de ceux-là, le plus de profit et le prolongement de la misère de tous (…) Avant qu’ils n’arrivent, tu étais mon frère des Montagnes, et-moi ton frère de la Côte. Je t’appelais affectueusement Montagnard, tu m’appelais Côtier. Depuis qu’ils sont là, pour toi je suis devenu Bassa, et pour moi tu es devenu Bamiléké, sans que ni toi ni moi ne sachions ce que cela veut dire. » Malgré cet avertissement, la graine de la haine semée par le colon faisait son chemin, entretenue par l’achat des consciences, les promesses des lendemains politique meilleurs, sur lesquelles beaucoup ne voulaient pas cracher. Avant 1960, la mayonnaise avait suffisamment pris. Après avoir émietté l’opposition, la méthode avait été déportée au sein de l’Assemblée, où parmi les députés, ils avaient réussi à dresser le bloc du Nord contre le Bloc du Sud, en provoquant la démission des députés nordistes conduits par Ahidjo pour fragiliser André Marie Mbida, qui fut ainsi éjecté et remplacé par Ahmadou Ahijo, celui qui conduira le pays vers une indépendance « encadrée », et qui l’est encore en 2021. Mais même après l’indépendance, le colon n’était pas satisfait du niveau de désagrégation du peuple camerounais, et ce travail de division devait continuer.

Jean Lamberton, un général d’armée française, qui était le bras armée de Pierre Messmer dans son travail de désintégration de la population camerounaise, écrit dans ses mémoires : « Le Cameroun s’engage sur les chemins de l’indépendance avec, dans sa chaussure, un caillou bien gênant. Ce caillou, c’est la présence d’une minorité ethnique : les Bamiléké, en proie à des convulsions dont l’origine ni les causes ne sont claires pour personne ( …)  L’avenir du Cameroun sera pourtant déterminé par leur solution. Sans doute le Cameroun est-il désormais libre de suivre une politique à sa guise et les problèmes Bamiléké sont du ressort de son gouvernement. Mais la France ne saurait s’en désintéresser : ne s’est-elle pas engagée à guider les premiers pas du jeune État et, ces problèmes, ne les lui a-t-elle pas légués non résolus ? Il suffit, en outre, de regarder la carte pour voir que le Cameroun est inséré comme une clef de voûte dans l’édifice africain de la Communauté. » Si on peut cependant admettre que la méthode a marché à l’époque parce que les consciences n’étaient pas assez éveillées, la question se pose aujourd’hui de savoir comment autant d’années après, avec le niveau d’instruction, de connaissance et d’intelligence que les camerounais ont acquis entre temps, la formule de diviser pour mieux régner… marche toujours ?

Roland TSAPI

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