Inondations : le paravent d’Atanga Nji

La réaction du gouvernement après les inondations du 21 août est restée alimentaire. Aucune visibilité pour des solutions pérennes. Comme si cela était fait à dessin

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Suite aux inondations du 21 août 2020 dans les villes d’Edéa et Douala, le ministre de l’Administration territoriale Paul Atanga Nji était dans la région du Littoral trois jours après, le 24 août. L’objectif de sa mission, apporter le réconfort et l’aide du Chef de l’Etat au sinistrés. Les actions humanitaires ont commencé dans la ville d’Edéa chef-lieu du département de la Sanaga Maritime. Ici les inondations ont fait un mort, un enfant d’une famille déplacée interne de la crise anglophone. Le ministre Atanga Nji a ensuite mis le cap sur Douala où il a sillonné les arrondissements dont les quartiers ont été les plus touchés, où il a procédé également à la distribution des « dons » du Chef de l’Etat, composés des couvertures, des matelas, des denrées alimentaires et du savon. La remise des dons était bien entendu précédée des éloges au chef de l’Etat qui est toujours prompt à venir en aide aux sinistrés, en « homme de cœur » qu’il est selon les expressions des différents célébrants. Quelques curiosités tout de même dans l’action humanitaire du président Paul Biya et son envoyé spécial de l’Administration territoriale, curiosités qui portent sur le coût, la nature, les bénéficiaires et l’efficacité des dons.

des dons aux victimes des inondations

Pour ce qui est du coût, aucun montant n’a été avancé cette fois comme étant celui de la valeur des dons distribués dans l’ensemble. Encore que dans les arrondissements de Douala, la distribution avait commencé, sans doute pour gagner en temps, avant même que le ministre n’arrive dans la ville. De quoi penser que ces dons ont soit été acquis sur place, soit étaient déjà stockés quelque part. Sur la nature des dons, l’on est resté dans le registre de l’alimentaire en priorité, avec des bouteilles d’huile de cuisine, des morceaux de savons et du riz, accompagnés de quelques couvertures et des matelas. Et pour les bénéficiaires, seuls le ministre et ses relais locaux savent sur quels critères ils ont été choisis. Le nombre de quartiers touchés dans l’arrondissement de Douala 5eme par exemple, regorge des populations qui peuvent faire le plein d’un stade, très loin de la poignée de personnes qui ont été rassemblées dans une salle de fête de l’arrondissement.

Pourquoi certains et pas d’autres ? D’ailleurs, au-delà de la région du Littoral, la région de l’Extrême Nord a connu il y a un mois, en juillet 2020, des inondations avec des dégâts que les populations du Littoral n’ont pas connus. D’après un bilan dressé par le média d’Etat, plusieurs habitations du canton de Kouyapé, dans l’arrondissement de Kolofata, département du Mayo-Sava étaient sous les eaux. Des maisons, des champs et des animaux engloutis. Bilan provisoire, 148 moutons et chèvres sont morts noyés par les eaux, 56 maisons ont été inondées et 17 détruites. Les toits de trois salles de classe d’une l’école ont été emportés par le vent. Les routes désormais impraticables, et les habitations endommagées avec la perte de biens matériels. Mais là le ministre de l’Administration territoriale n’a pas bougé. Les populations de la région du Littoral compteraient-elles plus que celles de l’Extrême Nord, ou plutôt sont-elles déjà acquises à la cause du pouvoir, ou encore a-t-on déjà beaucoup fait pour elles ?

Quant à l’efficacité des dons du président de la république distribués par le ministre, elle ne peut être prouvée ni à court ni à long terme, à moins que l’intention du pouvoir soit de maintenir les populations dans cet état de servilité. Le problème des populations victimes des inondations n’est pas celui du savon, du riz, des seaux ou des couvertures, c’est celui de l’habitat. Les causes de ces inondations sont d’ailleurs bien identifiées : les drains mal ou pas construits, les rigoles bouchées par les déchets, la trop grande proximité des habitations par rapport à la mer, la destruction de la mangrove. Et ces problèmes ne datent pas d’un mois, ils sont connus depuis très longtemps. Distribuer des denrées alimentaires aux populations victimes des inondations et les laisser aux mêmes endroits, tout en sachant que le phénomène va se répéter, cela a quelque chose de vicieux à la limite, de pernicieux même.

Dans la région de l’Extrême Nord, 40 000 personnes en moyenne, d’après le bureau régional de coordination des affaires humanitaires de l’Organisation des Nations unis, avaient été impactées par des inondations en octobre 2019, dans les départements du Mayo-Danay et du Logone et Chari, à Maga, Kaïkaï, et  Zina. La cause était bien connue, la digue longue de 50 kilomètres avait lâché sous la pression des eaux d’une pluie inhabituelle. Le ministre Atanga Nji avait lui-même fait le constat sur place, mais ici encore la priorité était à la remise des dons du chef de l’Etat qui d’après les propos du ministre à cette occasion, « agit promptement chaque fois que les populations sont sinistrées ». 150 millions de francs cfa avaient d’ailleurs été annoncés pour être distribués aux sinistrés. Il faut préciser que cette digue lâchait ainsi, alors que les travaux du Projet d’urgence de lutte contre les inondations (Pulci) lancée après les inondations de 2012 était en cours, et devaient même s’achever en février 2019. Un projet financé à hauteur de 54 milliards de francs cfa par la banque mondiale. Assez curieux que la digue lâche alors que sa réhabilitation fait partie des travaux financés à coup de milliards et qui devaient être achevés 8 mois plus tôt.

Si l’efficacité des actions du ministre est  questionnable, il reste à trouver la vraie raison derrière cette « remise des dons ». A bien y regarder, le ministre de l’Administration territorial était juste en train de mener une action de paravent, dont l’objectif est de détourner l’attention de l’opinion sur la question essentielle : où est le président de la République ?  Aucun chef d’Etat ayant le bien être de sa population à cœur, ne reste muet et invisible quand son peuple est touché par une catastrophe, naturelle ou humaine. Le Cameroun a beau être le Cameroun, il n’en demeure pas moins qu’il est habité par des êtres humains qui ont aussi envie de savoir que leur  chef est à leurs côtés dans des situations difficiles, surtout en personne et pas par personnes interposées, car cela est aussi indicateur du type d’attention qu’il  leur accorde.

Roland TSAPI

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