Inondation : Douala et le mythe de Sisyphe

Les habitants de certains quartiers de Douala semblent donner du sens à leur existence en subissant le calvaire des inondations, et ne se ressentent plus en conséquence le besoin d’y échapper

La ville de Douala s’est une fois de plus réveillée dans les eaux le 16 septembre 2021, inondée. Fatalement, les eaux remontent en surface à la moindre pluie, refont les mêmes dégâts, suscitent les mêmes plaintes, les mêmes accusations, et repartent. Derrière, la vie reprend comme si de rien n’était, on replace les meubles aux mêmes endroits, on se recouche dans les mêmes chambres, en attendant le prochain épisode.

Recommencement éternel

Dans la mythologie gréco-romaine, les poèmes d’Homère ont un personnage appelé Sisyphe, connu pour avoir déjoué la mort. En échange d’une source qui ne tarissait jamais, Sisyphe  avait révélé  au dieu des fleuves où se trouvait sa fille, enlevée par Zeus le dieu suprême. Ce dernier envoya le maître des enfers punir Sisyphe par la mort, mais quand le génie de la mort arriva pour l’emporter, Sisyphe lui proposa de lui montrer l’une de ses inventions : des menottes. Il l’enchaina donc, et échappa à la mort. Constatant cela, le dieu suprême envoya le dieu de la guerre délivrer le génie de la mort et emmener Sisyphe aux Enfers. Mais Sisyphe avait préalablement convaincu sa femme de ne pas lui faire de funérailles adéquates. Il put ainsi convaincre le maître des enfers  de le laisser repartir chez les vivants pour régler ce problème. Une fois revenu sur terre, il refusa de retourner parmi les morts et le dieu de la mort dû alors venir le chercher lui-même de force. Pour avoir osé défier les dieux, Sisyphe fut condamné à faire rouler éternellement jusqu’en haut d’une colline un rocher qui en redescendait chaque fois avant de parvenir au sommet.

Avec les inondations, les habitants de certains quartiers de la ville de Douala sont face à ce rocher de Sisyphe. Sans s’en rendre compte, ils sont empêtrés dans un cycle qui ne s’achève pas, et les yeux ne s’ouvrent pas non plus.

L’’interprétation la plus courante de cette punition est qu’il n’y a pas de châtiment plus terrible que le travail inutile et vain, qu’un homme aussi astucieux soit condamné à s’abrutir à rouler un rocher éternellement, ou de tenter d’achever un travail interminable, autrement dit la punition de l’éternel recommencement. De cette légende est née l’expression « le rocher de Sisyphe », une métaphore qui symbolise une tâche interminable. Avec les inondations, les habitants de certains quartiers de la ville de Douala sont face à ce rocher de Sisyphe. Sans s’en rendre compte, ils sont empêtrés dans un cycle qui ne s’achève pas, et les yeux ne s’ouvrent pas non plus. Lors des inondations du 16 septembre, un jeune fermier a perdu 800 poulets au moins, et confiait au journaliste que c’était le fruit de 10 années de travail acharné, et surtout un investissement supporté par des emprunts qu’il a même augmenté en prévision de la demande de la fin d’année en volaille. Le père de ce dernier avouait dans le reportage qu’il vivait là depuis 22 ans, et connaissait les inondations chaque année. D’autres victimes du quartier Missoké dans l’arrondissement de Douala 5eme, qui ont vu leur pont emporté, se plaignait également de ce que ce pont est arrangé chaque année, qu’elles se battent aussi chaque année avec les inondations, et que leurs efforts se révèlent à la fin toujours vains. Mais le constat final est que tout ce monde est toujours sur place, recommençant le même travail chaque fois, et de surcroît, ces quartiers accueillent chaque année de nouveaux habitants.

Le problème comme mode de vie

Il n’est pourtant pas inconnu, le phénomène des inondations. Il est connu que la ville de Douala est une ville côtière, les experts environnementaux et les géographes ne cessent de relever les dangers que courent les populations, les plans d’occupation des sols ont été établis par les autorités municipales sous l’impulsion du ministère du Développement urbain et de l’habitat, validés par les autorités administratives, lesquels plans excluent d’habitations la majorité de ces zones inondées. Il est connu qu’en plus des dispositions naturelles qui exposent ces endroits aux inondations, se sont ajoutées les pratiques humaines, les constructions sur les drains, les ordures jetées partout, les occupations anarchiques, tout cela dans l’indifférence des pouvoirs publics. Mais les populations y affluent toujours, elles résistent même.  

On dirait que cette corvée imposée à chaque fois par les inondations est finalement ce qui rythme l’existence de ces populations et lui en donne un sens. Elles ont presqu’intégré les va-et-vient des eaux et les souffrances qu’elles endurent, autant en conclure aussi qu’elles en sont heureuses. Parce que dans l’absolu rien ne les oblige à rester là, et en attendant une hypothétique intervention des pouvoirs publics, elles devraient elles-mêmes faire quelque chose. Un adage dit, « aide-toi, le ciel t’aidera.

L’histoire de Sisyphe a été reprise et analysée par plusieurs philosophes dont Albert Camus, dans son ouvrage le Mythe de Sisyphe paru en 1942. L’auteur est intéressé par les pensées de Sisyphe lorsque celui-ci marche en bas de la montagne, pour recommencer de zéro son épuisante ascension. Après que la pierre est tombée en bas de la montagne, il affirme : « C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin ». Le moment est vraiment tragique, quand le héros prend conscience de sa condition misérable. Il n’a pas d’espoir mais « il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris ». Sisyphe connaît la vérité, mais il ne cesse de pousser, tout comme l’homme absurde. Camus affirme que lorsque Sisyphe reconnaît la futilité de sa tâche et la certitude de son sort, il est libre de réaliser l’absurdité de sa situation et de parvenir à un état d’acceptation. Paradoxalement c’est l’acceptation devant sa « défaite certaine » qui le délivre et le parachève. Le simple fait d’en prendre compte, et non pas de le nier, est déjà une révolte et donc une « victoire ».  Comme pour Sisyphe, on peut également s’intéresser aux pensées des populations des quartiers inondées de Douala, quand elles reprennent les seaux tous les jours pour ramasser l’eau de la chambre, qui revient toujours, quand elles étalent au soleil le linge qui est encore noyé le lendemain, en somme quand ils sont dans cet éternel recommencement. Albert Camus dans son œuvre, arrive à conclure pour Sisyphe : « Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile, ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » La similitude, on peut également la faire ici. Parce qu’on dirait que cette corvée imposée à chaque fois par les inondations est finalement ce qui rythme l’existence de ces populations et lui en donne un sens. Elles ont presqu’intégré les va-et-vient des eaux et les souffrances qu’elles endurent, autant en conclure aussi qu’elles en sont heureuses. Parce que dans l’absolu rien ne les oblige à rester là, et en attendant une hypothétique intervention des pouvoirs publics, elles devraient elles-mêmes faire quelque chose. Un adage dit, « aide-toi, le ciel t’aidera. »

Roland TSAPI  

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