Identité : la conscience africaine colonisée?

Matraqué dans son mental, l’Africain croit désormais qu’il n’est bon à rien et que le sauveur vient de l’Occident, à travers la religion, la modernité et toute autre idéologie. Mais il doit plus que jamais déconstruire cette idée de sous homme pour reprendre sa place

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« Le peuple d’Israël se protège avec les armes nucléaires, mais les africains se protègent avec le dieu d’Israel. » Cette affirmation anonyme traduit à suffisance le niveau de dépendance de l’Africain vis-à-vis de ce qui vient de l’extérieur. Dans la vie quotidienne, les africains de surface, ceux qui se sont hissé à des positions de gouvernement, d’intellectuel ou d’élite économique, contribuent grâce à leur mode de vie à faire croire que le modèle à suivre vient d’ailleurs, et que l’Afrique n’a rien de bon à offrir. Et leur exemple est bien suivi par la classe moyenne de la société, qui renvoie à son tour cette image au niveau de la plus basse classe. Tant et si bien que la société africaine a finalement tendance à se couper de sa nature propre pour se tourner vers l’Occident, d’où est supposé venir tout ce qui est bon pour l’humanité. L’on se jette alors sans réserve sur la religion venue d’ailleurs, les habitudes alimentaires et vestimentaires d’ailleurs, les produits de toute nature venue d’outre atlantique.

La question de l’identité noire a pourtant été posée au cours de  toute l’histoire de l’humanité, et malgré les moyens mis en œuvre par les puissances impérialistes pour l’effacer, il y a toujours eu dans les différentes époques traversées par l’Afrique, de l’invasion des terres à la colonisation, en passant par l’esclavage, des hommes et femmes qui la revendiquaient. Sur les côtes camerounaises, les premiers hommes à être tués par pendaison par les impérialistes étaient ceux qui s’opposaient à l’invasion de leur culture et défendaient l’identité noire. A l’époque de la colonisation, les fils de la nation les plus persécutés étaient ceux qui s’opposaient à la destruction des valeurs africaines au profit des cultures venues d’ailleurs, et même après les indépendances, des femmes et des hommes africains dans l’ensemble, et camerounais en particulier continuent de subir toute sorte de persécution, du simple fait qu’ils croient et défendent les valeurs africaines.

Entretenir l’illusion

Dans les cours d’histoire, les professeurs des lycée et collèges enseignaient et le font encore aujourd’hui, que lorsque les blancs arrivèrent en Afrique, ils présentaient l’image des hommes infaillibles, connaissant tout, et même immortels. L’un des moyens utilisé pour perpétuer cette image était la religion, à travers laquelle ils avaient convaincu l’Africain que ses péchés commis sur terre étaient pardonnés s’il venait les raconter en détail et sans rien laisser au prêtre au moment de la confession, qui se faisaient par ailleurs à huis clos. Pris dans le piège, beaucoup d’indigènes posaient des actes dans la journée et venaient le dire à la confession plus tard pour espérer absoudre leurs péchés.

Sauf que le missionnaire blanc qui recueillait ces informations les mettait par la suite à la disposition de son frère administrateur blanc, ce dernier allait interpeler l’auteur du fait et le punissait publiquement. Les populations étaient étonnées de savoir que l’acte commis bien en cachette soit su par le blanc, et en déduisait qu’il était trop intelligent et connaissait tout. En plus, le Noir ne voyait jamais l’homme blanc malade, encore moins mort. Lorsqu’il était malade et présentait aux yeux de ses frères un cas désespéré, il était rapatrié par bateau ou tout autre moyen en Occident, et remplacé sur place par un autre. Tout ce stratagème a poussé les indigènes à se déprécier eux-mêmes, à conclure qu’ils ne valaient rien devant le blanc. Et cela a duré jusqu’à l’avènement de la première et de la deuxième guerre mondiale. Mis en difficulté par l’ennemi, les blancs ont été obligés de faire recours aux africains pour combattre à leurs côtés, et c’est sur les lignes de fronts que ceux qui étaient appelés les tirailleurs se sont rendus compte que le blanc pouvait mourir, quand il tombait aussi sous les balles. Une fois revenus de guerre, la vision avait évolué, le noir avait compris que le blanc était mortel comme lui, ce qui révolutionna les mentalités, mais sans les déconstruire totalement. Surtout que l’homme blanc ne jouait plus sur le terrain de l’immortalité, mais développa d’autres moyens pour maintenir sa supériorité sur le noir.

le Noir n’est  pas un sous homme comme l’idéologie occidentale le fait croire depuis des siècles, il n’y a que sa conscience qui a été matraquée pour le maintenir dans cet état, duquel il est fatalement obligé de sortir, en commençant par se défaire de l’idée selon laquelle ce qui est bien pour lui vient d’ailleurs

Se décoloniser dans la conscience

Aujourd’hui encore, cette idée de supériorité de l’homme blanc, perpétuée à travers des siècles d’esclavage et de colonisation, reste bien ancrée dans le subconscient de l’homme noir. En 2002, la victoire des Lions de la Teranga du  Sénégal sur l’équipe de France en phase finale de la coupe du monde, inspira l’écrivaine et activiste sénégalaise Fatou Diome, qui publia en 2003 un roman intitulé « le ventre de l’Atlantique ». Le livre essaie une fois de plus d’éveiller les consciences des enfants africains, leur démontrant qu’ils n’ont pas besoin d’aller se faire engloutir par les eaux des Océans sur la route de l’Europe. Un extrait dit « Essayez de ne pas reproduire les erreurs de vos pères et vous verrez que, même sans aller à l’étranger, vous aurez plus de chance qu’eux de vous en sortir ici. D’accord, soyez prêts au départ, allez vers une meilleure existence, mais pas avec des valises, avec vos neurones ! Faites émigrer de vos têtes certaines habitudes bien ancrées qui vous chevillent à un mode de vie révolu. »

Bien longtemps avant elle,  Frantz Fanon publiait en 1952 «  Peau noire, masques blancs », un essai sur la conscience noire. Dans la préface Francis Jeanson explique «  Le Noir, constate Fanon, n’est pas un homme… le Noir est un homme noir » ; dans de trop nombreux cas, en effet, il s’est laissé prendre au piège, il a implicitement admis la valorisation des différences de fait et l’essentielle blessure qu’elle maintient au cœur de ce monde. C’est alors qu’il adopte une attitude tout entière négative, — soit qu’il mette son ambition à devenir blanc, soit qu’il s’efforce au contraire d’exalter sa « négritude » et de démontrer, dans le refus total de la civilisation blanche, la suprématie des valeurs noires. Ces deux voies sont également sans issue. Mais il n’est pas indifférent de distinguer pour chacune les raisons particulières qui font d’elle une impasse. Nier sa noirceur, ou tout au moins en faire abstraction, la mettre entre parenthèses, est pour le Noir, dans le  monde actuel, une entreprise insensée. » Le livre est d’ailleurs introduit par une citation d’Aimé Césaire dans Discours sur le colonialisme, en ces termes « Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme » Comme quoi le Noir n’est  pas un sous homme comme l’idéologie occidentale le fait croire depuis des siècles, il n’y a que sa conscience qui a été matraquée pour le maintenir dans cet état, duquel il est fatalement obligé de sortir, en commençant par se défaire de l’idée selon laquelle ce qui est bien pour lui vient d’ailleurs

Roland TSAPI

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