Héros nationaux : devoir de mémoire

Il y a 107 ans, le mois d’août avait été sanglant pour le Cameroun, qui a vu ses fils exécutés en série par le colon allemand dans sa logique d’asservissement. Un siècle après, les dirigeants ont plutôt trahi la mémoire de ceux qui sont mort pour la souveraineté 

La journée du 08 août 2021 est passée presqu’inaperçue au Cameroun. Pourtant cette date revêt un caractère d’importance particulière dans l’histoire du Cameroun. Il y 107 ans en effet le 08 août 1914, le territoire national était traversé du Nord au Sud par une vague d’exécutions des Camerounais, dont le crime était de s’être opposés à l’esclavagisme, à l’oppression et au dépouillement des terres par le colon allemand. Leur particularité, c’est qu’ils avaient tous opposé un « non » catégorique à la corruption que le colon leur proposait pour acheter leur patriotisme, ils avaient refusé les privilèges et avantages divers qui leur étaient proposés pour qu’ils laissent asservir leurs peuples respectifs. Se sentant humilié et insulté, le colon les traquait alors sans relâche et avec une rancune tenace. Une fois qu’ils étaient arrêtés, il leur était collé des  motifs aussi criminels les uns que les autres, dans le but de les présenter comme les plus méchants. Ils subissaient alors toutes sortes d’humiliations publiques, le but étant de les discréditer, et par la suite, au cours des simulacres de procès, la peine de  mort était systématiquement prononcée contre eux, suivie des exécutions avec fusillade sur la place publique afin de lessiver le cerveau de ceux qui auraient des velléités de désobéissance au diktat du colon.

Exécutés comme du bétail…

Ce 8 août 1914, furent alors exécutés par le colon allemand : Martin Paul Samba, officier dans l’armée allemande, diplômé de l’Ecole Impériale de Berlin. Au moment de son exécution, il refusa que ses yeux ne soient bandés et porta des gangs blancs.  Rudolf Douala Manga Bell le chef Duala et son secrétaire et ami Ngosso Din. Avant l’exécution de Duala Manga Bell, le colon lui proposa subtilement une autre humiliation en lui donnant la possibilité de fuir, mais le chef très sage, armé de « Jemea » c’est-à-dire la foi refusa d’abandonner son peuple et fuir comme un lâche, et mourut en martyr, tout comme  Madola le Chef Batanga- Lolodorf dans le Sud,  Mba Enam, maître à l’école presbytérienne d’Effoulan, Assako Nna, catéchiste vers Ebolowa, Edande Mbita, Tetang, Kum’a Mbape,  Timothy Dika, Mpondo Akwa, Ludwig Mpondo Dika, Kuva Likenye, le lamido de Kalfu,  le lamido de Mindif,  le chef de Yokadouma…

Dites cela à quelqu’un d’autre, mais pas à moi DOUALA MANGA BELL qui a vécu chez vous, et qui a été à l’école avec vous…… mais plus que cela, avant votre arrivé ici, nous étions vivant et nous y seront toujours si vous retournez chez vous en Allemagne. Car nous ne respirons pas de vos narines.

Procès

A la faveur de la déclassification des archives, on peut aujourd’hui avoir accès à certains documents secrets de l’époque. Comme cet extrait du déroulement du procès de Douala Manga Bell et Ngosso Din, qui étaient tous deux poursuivis pour trahison de l’empereur et de l’empire allemand. 

« Nidermayer le Procureur : Ne comparez jamais les blancs et les noirs, nous sommes les blancs et nous avons été choisis par Dieu. Et sans nous vous ne pouvez rien être sur la terre.

Rudolph Duala Manga Bell

Douala Manga Bell : Dites cela à quelqu’un d’autre, mais pas à moi DOUALA MANGA BELL qui a vécu chez vous, et qui a été à l’école avec vous…… mais plus que cela, avant votre arrivé ici, nous étions vivant et nous y seront toujours si vous retournez chez vous en Allemagne. Car nous ne respirons pas de vos narines.

Nidermayer le Procureur : Vous êtes un serpent, vous ne savez pas dire merci, aussi vous finirez comme un serpent, vous reconnaissez vous-même que l’Allemagne vous a élevé. Vous avez été à l’école là-bas dans une école que tous les Allemands envieraient : après cela, votre fils ainé a été élevé en Allemagne dans la cour impériale, comme un fils empereur, mais cela ne semble rien signifier pour vous… au contraire, les remerciements que vous semblez nous donner c’est de nous insulter auprès de toutes vos tribus. Cela est-il digne de vous ?

Douala Manga Bell : Si les remerciements que vous attendiez parce que vous m’aviez élevé, vous m’aviez appris à lire et à écrire, et que vous êtes en train d’élever mon fils aîné, parce que je dois vous vendre mon pays alors Monsieur vous avez tapez à côté. Dans cette vie ou dans l’autre, je ne ferais jamais cela. Qui m’a appris que l’on doit aimer son pays plus que toutes choses, plus que sa vie même, n’est pas vous les Allemands ? »

L’énergie et la hargne mises dans ces répliques n’étaient cependant pas comparables aux exactions commises sur les camerounais. Plus loin dans le plumitif du procès, quand le procureur essaie de dire à Ngosso Din qu’ils ont créé le tribunal pour les juger parce qu’ils sont instruits et qu’ils veulent la vérité, il le reprend en ces termes  « Mon œil drôle de tribunal ! Comment pouvons-nous avoir raison si vous êtes les accusateurs, procureurs, témoins, et juges et en même temps juge et partis ? Quelles sentences devons-nous attendre de vous ?… le fait de jeter les enfants dans la mer de Kribi devant leurs parents tétanisés par la douleur, de déformer la jalousie et le mensonge en qualité de droiture, de tous prendre aux légitimes propriétaires, de fouetter les gens au poteau avec une corde, d’emprisonner les gens pour leurs propres biens, vos verdicts et jugements d’eux… »

Atrocités

Un des tunnels de Njock

Les éléments historiques révèlent comme l’un des faits marquant des souffrances infligés aux peuples camerounais, la percée des trois tunnels ferroviaires de Njock,  à 15 kilomètres de la ville d’Eseka sur le tronçon Eseka-Makak. Des tunnels réalisés à mains d’hommes dans un massif du rocher Liaa. Des milliers de jeunes forts et robustes avaient été réquisitionnés de force pour la réalisation de cet ouvrage, et les historiens évaluent à des milliers les ouvriers morts sur le chantier, qui a continué même après le départ des Allemands. Le mot Njock est même resté dans les langues camerounaises, comme le symbole des travaux forcés et de l’exploitation humaine. Ces tunnels de Njock représentent ainsi un cliché de ce que subissaient les peuples camerounais, ce à quoi s’opposaient ces martyrs qui ont été liquidés en série ce 08 août 1914. 107 après, le Cameroun a un devoir de mémoire.  Et si le Cameroun institutionnel semble les avoir trahis, la nouvelle génération ne devrait pas se permettre de laisser sa mémoire s’effacer complètement

Roland TSAPI

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