Handicapés : déni des droits en permanence

Protégés par la loi, vulnérables de par la nature, l’attention qui leur est en principe réservée souffre toujours des insuffisances. Ils tentent de s’organiser pour revendiquer le minimum, mais deviennent rapidement la cible d’un gouvernement duquel ils attendent protection

Le 27 juin 2022, les personnes porteuses de handicap, notamment les malvoyants réunis au sein du Collectif des aveugles et malvoyants indignés du Cameroun (Camic), ont été interpellés à Yaoundé, alors qu’ils se dirigeaient vers les services du Premier ministre avec l’intention d’y faire un sit-in. Ils étaient porteurs de 5 revendications, à savoir le recrutement immédiat de 3 journalistes recalés au concours d’intégration directe à la fonction publique, au mépris de des dispositions de la loi 2021/002/du 13 avril 2010 portant protection et promotion de la personne handicapé qui dispose à l’article 38 que « à qualification égale, la priorité du recrutement est accordée à la personne handicapée », l’octroi d’une pension d’invalidité aux personnes handicapées du Cameroun, la création d’un fonds spécial de financement des projets et micro-projets portés par les personnes handicapées prenant en compte les différents types de handicap, le respect du quota de 10% réservé aux personnes handicapées lors des concours de recrutement aux emplois publics et privés. Ces griefs étaient ruminés par ces derniers depuis assez longtemps, ayant toujours le sentiment d’être des laissés-pour-compte de la société malgré les textes qui les protègent. Ils avaient alors mis sur pied depuis novembre 2011, le Collectif des handicapés indignés, pour porter ensemble leurs revendications au lieu de mener des actions isolées. Interpellés donc alors qu’ils n’avaient pas atteint le point du sit-in devant les Services du Premier ministre, ils ont été conduits dans une cellule du commissariat central numéro 1 de Yaoundé. Dans une courte vidéo circulant sur les réseaux sociaux, on les voit enfermés et appelant l’opinion à témoin en ces termes : « Ce lundi 27 juin 2022, la communauté des personnes vivant avec du handicap, plus précisément les non-voyants sont sortis pour la revendication de leurs droits. Actuellement nous sommes enfermés au commissariat central numéro 1 de Yaoundé. Nous ne sommes pas seuls, les autres sont de l’autre côté et d’autres en débandade dans la ville. Ce que nous souhaitons, c’est que vous sachiez quelle est notre condition actuellement. Nous voulons le travail. »  Dans une autre vidéo de 43 secondes, on voit un groupe de 8 malvoyants, cette fois à l’air libre, disant : « Nous sommes le jeudi 30 juin 2022. La police vient de nous déporter de Yaoundé pour Mbalmayo, ils nous ont versés dans un village, tout simplement parce que nous revendiquons nos droits. Avec une fois de plus des violences. Ils ont déchiré les babouches, cassé les canes. Partagez cette vidéo, pour qu’elle arrive au plus haut sommet. On veut un dialogue avec le premier ministre

en Afrique le handicap a surtout une perception sociale et culturelle, qui met le porteur en situation de faiblesse, et appelle donc à compassion. La fibre humaine seule pourrait alors empêcher que des malvoyants se retrouvent dans une cellule de commissariat ou déportés dans un village, sans que ne leur soit reproché un crime ou un délit pouvant donner lieu à une peine privative de liberté.

Le pouvoir de la répression

Des malvoyants qui réclament le minimum

Ce mouvement d’humeur des personnes porteuses de handicap, et la gestion qui en est faite, démontre s’il en était encore besoin, le caractère réfractaire du régime de Yaoundé à tout dialogue, et surtout la rupture d’un gouvernement d’avec le bas peuple.  Déjà que cela devrait être camouflet pour ce gouvernement, que les personnes porteuses de handicap en arrivent à créer un collectif des indignés pour se faire entendre. Mais en plus il faut qu’on leur oppose la violence. Que redoute le pouvoir d’une poignée de personnes aveugles marchant dans la rue et cherchant leur chemin avec des cannes ? Pour le cas de ces personnes porteuses de handicap, il suffit pourtant, que les administrations, les personnes chargées de l’application des lois, accordent un minimum de considération à la loi sus-citée, qui octroie à cette catégorie de personnes une protection suffisante. Article 38 : (1) « Les personnes handicapées justifiant d’une formation professionnelle ou scolaire bénéficient des mesures préférentielles, notamment la dispense d’âge lors des recrutements aux emplois publics et privés par rapport aux personnes valides, lorsque le poste est compatible avec leur état.  (2) : A qualification égale, la priorité du recrutement est accordée à la personne handicapée. Toutefois, elles ne peuvent être soumises qu’aux épreuves compatibles avec leurs conditions. (3) En aucun cas, le handicap ne peut constituer un motif de rejet de leur candidature ou de discrimination. » Cette loi prévoit également à l’article 27 des mesure pour faciliter l’intégration des personnes handicapées, l’intégration concernant toutes mesures sociales et économiques garantissant la pleine participation des personnes handicapées à la vie en société, à savoir l’accès à l’éducation et à la formation professionnelle, à l’information et aux activités culturelles, aux infrastructures, à l’habitat, au transport, aux sports et loisirs et à l’emploi. Des dispositions pénales sont même prévues, toujours dans la même loi, pour s’assurer que personne ne joue avec la protection des personnes porteuses de handicap. Article 45 « Sont punis d’un emprisonnement de trois (3) à six (6) mois et d’une amende de 100.000 (cent mille) à 1.000.000 (un million) de francs CFA ou de l’une des deux peines seulement, les responsables d’établissements scolaires, professionnels et universitaires, les employeurs ou dirigeants d’entreprises qui font une discrimination dans l’admission, le recrutement ou la rémunération des personnes handicapées. Article 46 : Est puni des peines prévues à l’article 242 du code pénal quiconque refuse de fournir une prestation due à une personne handicapée conformément à la présente loi et aux textes d’application »

Les malvoyants ne demandaient que l’application de ces textes, pour se retrouver en cellule. Les différents maillons du pouvoir devraient parfois, au-delà du devoir de protéger le système gouvernant même contre le vent, se souvenir qu’en Afrique le handicap a surtout une perception sociale et culturelle, qui met le porteur en situation de faiblesse, et appelle donc à compassion. La fibre humaine seule pourrait alors empêcher que des malvoyants se retrouvent dans une cellule de commissariat ou déportés dans un village, sans que ne leur soit reproché un crime ou un délit pouvant donner lieu à une peine privative de liberté. On ne peut autant être aveuglé par le pouvoir, avoir autant peur de son ombre, au point de penser que même les aveugles constituent une menace, là où ces derniers ne demandent qu’un peu de considération, la même qu’on semble leur accorder quand il s’agit de solliciter leurs votes lors des élections.

Roland TSAPI

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