Habitat urbain : tout est à reprendre

La précarité est le propre de l’habitat en ville. La situation est devenue banale, et même les actions menées tendent plutôt à légitimer certaines irrégularités, tant les habitudes tendent à créer le droit dans le domaine

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Tout est-il à reprendre au Cameroun sur le plan de la construction des habitats, on serait tenté de le croire à ce jour. Et en se limitant à ce qui s’observe à l’œil nu, on peut relever quelques faits. A Douala par exemple, l’heure est désormais à la destruction des habitations construites dans les zones à risque. Les pluies sont devenues comme un miroir dans lequel la ville se regarde pour voir son vrai visage, un visage hideux pas beau à voir du tout. Des quartiers entier sont à détruire, à raser entièrement. Des quartiers sans aucune lisibilité, où des maisons sont construites les unes presque sur les autres, où l’on traverse sous la fenêtre du voisin pour aller chez soi, où les implantations sont faites sans aucune règle d’urbanisme. Il n’est pas exagéré de dire que dans ce domaine de la construction, la ville de Douala est à 90% dans la précarité. Dans une étude à ce sujet,  Martin Luther Djatcheu, Docteur en urbanisme, aménagement de l’espace et environnement explique que la ville au Cameroun est précaire au moins à 5 niveaux.

La précarité physique d’abord, qui concerne la nature des sols occupés. Il s’agit des marécages caractérisés par l’instabilité du sol du fait de la trop forte présence des eaux naturelles ou d’écoulement en permanence. Ensuite la précarité juridique. L’occupation de ces sols est toujours faite en marge de la légalité. Comme le souligne ONU-Habitat en 2009, plus de 80 % des transactions foncières sont réalisées de manière informelle dans les villes du Cameroun. Dans les quartiers inondés à Douala, les populations interrogées disent détenir des titres fonciers, mais en réalité il n’en est rien, elles ne savent même pas parfois ce qu’on appelle titre foncier et le confondent avec le bout de papier qu’elles ont signé chez leurs vendeurs de fortune, souvent des usurpateurs et avec des témoins. Le fait pour quelqu’un d’avoir versé une somme d’argent à un soi-disant « chef » de bloc, de quartier ou de village,  alors que ce dernier n’a parfois aucun arrêté administratif qui lui confère ce titre, le convainc qu’il est dans la légalité. Surtout que cette pseudo vente est parfois clôturé par des rites dits traditionnels, au cours desquels l’acheteur apporte des porcs ou des chèvres, des casiers de bières, du vin rouge et du whisky. Tout ceci est distribué aux « membres du clan », on fait la fête et le nouvel acheteur annonce la nouvelle à sa famille et à ses amis. Le lendemain une visite est également faite sur le terrain, visite aussi abondamment arrosée. Tout ce cérémonial fini de convaincre l’acheteur qu’il est déjà propriétaire terrien, surtout quand il a fini de verser la commission des démarcheurs, définis par Martin Luther Djatcheu comme « des personnes très actives dans les transactions entre le propriétaire et l’acquéreur. Leur rôle est de trouver une terre disponible pour un néo-citadin qui en cherche une ou de trouver un acheteur pour une personne voulant vendre son terrain. Si un propriétaire est d’accord, ils vont chercher des témoins. Ils sont assez mobiles, connaissent bien tous les quartiers et travaillent en équipe ou individuellement. En contact permanent avec les propriétaires terriens, ils sont en mesure d’informer toute personne du potentiel foncier, ainsi que de sa valeur. Les démarcheurs sont donc des acteurs très importants de la vente illégale des terrains, et sont même aux yeux de leurs clients, indispensables dans la recherche et l’achat des terrains. »

Pauvreté

Le troisième niveau de précarité est humain, marqué par la pauvreté relative des habitants, l’insalubrité général de leur milieu de vie et la promiscuité. Les populations de ces quartiers sont en général des sans-emplois définis, qui vivent au jour le jour. Les sommes d’argent versées lors de leurs opérations d’achat, sont généralement le fruit de plusieurs années d’épargne dans des tontines, où ils versent le peu qu’ils peuvent par jour, par semaine ou par mois. Cette situation sociale explique le 4eme niveau de précarité, qui est celle du matériau utilisé pour la construction. Dans la ville de Douala, la plupart de ces constructions sont faites en déchets de planches, acheté à moindre coût et progressivement dans une scierie. Une fois l’essentiel réuni, l’on fait appel à une main d’œuvre familiale, amicale et même associative. En un seul jour une maison est bâtie, il ne reste plus qu’à y placer une porte de fortune et des fenêtres en contreplaqué, le tour est joué, pour le moment en tout cas. D’autres qui veulent faire un peu moderne, achètent du sable sorti des rigoles qui ceinturent généralement ces zones. Des jeunes désœuvrés se livrent à cœur joie à cette fouille de sable. La qualité importe peu.

De même que la qualité des parpaings qui sont fabriqués dans des mêmes conditions d’économie, laquelle économie se traduit sur la structure finale érigée, sans esthétique. Et dans ces conditions l’on est loin de penser à une quelconque règle d’urbanisme à respecter. L’aspect architecturale du quartier est pitoyable à la fin, des maisons s’entassent les unes sur les autres, surtout que les surfaces doivent être exploitées au centimètre près. Le cinquième niveau de précarité est psychologique, caractérisé par l’incertitude qui animent les habitants quant au droit d’occupation du sol. C’est ce que vivent les populations de ces zones à risquent en ce moment. Elles sont déstabilisées moralement, elles ne savant pas s’il faut partir ou rester, elles vivent désormais dans l’angoisse non seulement de voir l’eau monter ; mais aussi d’entendre les ronflements des sirènes et des engins des mairies qui viennent mettre leurs habitations au sol.

Tout est donc à reprendre, et demande que les décideurs s’y penchent sérieusement. La précarité physique des sols, juridique de l’acquisition, sociale des populations pauvres, architecturale de ces constructions sans aucune normes, et psychologique de ces populations qui vivent dans l’incertitude, tout est à reprendre, à recommencer. Dans l’espoir que le processus de recommencement ne soit pas aussi précaire.

Roland TSAPI

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