Habitat : construire en ville… à tous les prix

Des édifices étalent de plus en plus au grand jour les failles et les défauts de construction. Lancé dans la course à la propriété ou mû par l’appât du gain, personne ne respecte plus rien de la batterie des textes qui encadrent le domaine

Une vidéo circule sur les réseaux sociaux depuis peu, montrant des immeubles jumeaux, l’un adossé sur l’autre après s’être incliné, tout en entraînant le second dans  cette inclinaison. L’auteur de la vidéo ne l’a pas légendée pour que l’on sache où les deux immeubles se trouvent, mais des informations concordantes font savoir que c’est dans l’arrondissement de Douala 5eme, à Kotto plus précisément. Un jeune ingénieur en génie civil a transféré cette vidéo avec ce commentaire : « Les parents. Veuillez bien transférer cette vidéo à toutes vos connaissances. Particulièrement ceux qui ont des projets immobiliers d’immeubles de plus de 2 étages. Et dites leur bien que nous sommes assez contents de voir que le moins cher les rattrape. Nous nous réjouissons de voir comment une vie d’investissement s’effondre parce qu’on voulait donner au frère maçon de la famille. Vous leur direz aussi de ne pas appeler ceux qui étaient au départ compétents pour prévenir ce genre de désastre. Parce que nous ne pouvons rien pour eux. Rappelez-leur aussi que quand ils vont nous appeler, on viendra rire, tranquillement, puis on se tournera pour partir. Aucune pitié. Il faut ça, pour qu’ils commencent à respecter ce métier. Les frères illuminés du village qui, parce que maçon depuis 20 ans deviennent subitement des ingénieurs confirmés et se passent pour des spécialistes pour leur dire des conneries continueront à le faire. On aime souvent accuser les ingénieurs du Cameroun d’incompétents, mais les faits sont clairs, les premiers responsables sont les maîtres d’ouvrages friands du moindre coût. Pourtant  ils sont prêts à mettre plus de 300 millions pour construire l’immeuble, mais quand un bureau d’études  demande 2 millions pour faire une étude du projet, ils répondent : 2 millions ? Pour faire quoi ? Non j’ai 300 mille. » Il conclut ironiquement en disant que quand cela arrive ainsi, eux les ingénieurs se retrouvent et prennent un pot.

L’expertise ignorée…

A priori on croirait que ces experts du bâtiment se réjouissent du malheur des autres, mais au contraire ils veulent exprimer ainsi leur dégoût de voir un métier aussi noble être trainé dans la boue. Si ces deux immeubles ne sont pas encore tombés, ce n’est qu’une question de jours, et les dégâts doivent être énormes. Au niveau où l’on est, c’est une question de sécurité des biens et des personnes. En principe, la protection civile devrait se saisir de l’affaire et prendre des mesures pour mettre en sécurité les biens et les personnes. Les occupants des deux immeubles ont compris par eux-mêmes qu’il faut libérer les lieux, mais ce n’est pas le cas pour les voisins qui n’entendent pas le faire, qui ne savent pas qu’il faut le faire, qui ne veulent pas le faire ou qui n’ont pas les moyens de le faire. Il va falloir pourtant que les alentours des deux immeubles soient libérés sur un rayon d’au moins 50 mètres à la ronde, pour être modeste. En clair, tous les voisins qui se sont construits tout autour devront libérer pour que les deux bâtisses soient détruites, parce que c’est ce qui reste à faire. Et les choses sont davantage compliquées, quand on sait que bon nombre de propriétaires sont tellement avares qu’ils n’entendent pas laisser un centimètre de terrain, les immeubles sont alors érigés sur les limites, au point où quand il y a une intervention à faire sur le côté extérieur d’un mur, il faut négocier avec le voisin pour qu’il permette qu’on passe chez lui. Cette fois les voisins vont simplement libérer leurs propriétés pour que ce problème soit résolu, en priant qu’au passage il n’y ait pas de dommages causés sur leurs constructions, ce qui serait un miracle.

…le mépris de la loi

Tout ceci ramène le Camerounais à lui-même. Le raccourci a causé la perte du rat, dit un adage de l’Ouest Cameroun. Tout ce qui arrive là n’est que la conséquence des raccourcis que certains cherchent à emprunter tous les jours. Comment faire pour contourner l’expertise des architectes, comment faire pour occuper tout le terrain, comment faire pour acheter le matériel moins cher, comment faire pour ne pas payer la main d’œuvre, ou la payer le moins cher possible, comment faire pour contourner les procédures légales en matière de construction, et autres. Il est évident que les immeubles jumeaux sur le point de s’affaisser, ont été faits de raccourcis à tous les niveaux. Il en de même pour tous ces immeubles qui s’effondrent dans la ville de Douala comme des châteaux de cartes, le dernier en date étant un immeuble de 7 niveaux encore en chantier au quartier Bonapriso, qui s’est écroulé aux premières heures du matin le 30 juin dernier, rallongeant ainsi la liste des cas déjà connus dans tous les coins de la ville. La leçon à tirer de tout ceci, c’est qu’on ne peut pas passer du temps à contourner les règles, et croire qu’on s’en sortira sauf, c’est une illusion, le propre de l’illusion étant de donner une fausse idée de quelque chose. On croit économiser en évitant de solliciter l’expertise, en négociant à la baisse la main d’œuvre, en occupant le dernier millimètre d’un terrain, alors que les textes précisent bien que la surface constructible d’un terrain doit être de 2/3, le 1/3 restant devant servir à l’aération des alentours. Aujourd’hui il va falloir détruire ces immeubles. Qui va payer les frais ? D’après la loi c’est le propriétaire, mais s’il ne le fait pas, l’Etat ne va pas laisser ce risque planer sur les populations, il va le faire quitte à récupérer plus tard, cela veut dire qu’il devra préfinancer, c’est-à-dire utiliser l’argent de tout le monde pour tenter de réparer les impairs d’un individu, simplement parce que la loi a été contournée.

Le raccourci a causé la perte du rat, dit un adage de l’Ouest Cameroun. Tout ce qui arrive là n’est que la conséquence des raccourcis que certains cherchent à emprunter tous les jours. Comment faire pour contourner l’expertise des architectes, comment faire pour occuper tout le terrain…

L’article 10 de la loi n° 2004-003 du 21 avril 2004 régissant l’urbanisme au Cameroun prescrit entre autres des études d’impact de la construction d’un immeuble sur son entourage,  et dit : «  Les études d’urbanisme doivent intégrer les études d’impact environnemental prescrites par la législation relative à la gestion de l’environnement. » Une telle étude d’impact avait-elle été faite lors de la construction de cet immeuble ? Pas sûr, et c’est le cas pour plusieurs immeubles construits ou en construction partout. A Douala, Yaoundé et dans toutes les villes du Cameroun, tout le monde veut habiter dans sa maison, ce qui est une ambition noble. Mais pour autant, devrait-on construire à tout prix… ou à tous les prix ?

Roland TSAPI

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