Guerre en Ukraine : sauver l’Afrique de la famine

Rattrapé par son manque d’anticipation, le Continent cherche des solutions d’urgence pour contenir les effets de la crise internationale, en attendant de mieux s’armer pour le futur. Le président de l’Union africaine et le président du patronat camerounais sont désormais à l’offensive internationale.

Macky Sall et Poutine

Depuis le début des opérations militaires russes en Ukraine le 24 février 2022, l’Afrique cherche ses marques. Au cœur de la société, dans les ménages, ce conflit est désormais évoqué pour justifier les difficultés quotidiennes. Sur les étals au marché, les prix des denrées, déjà pas accessibles, ont pris du poids. Le continent africain s’est rendu compte une fois de plus à quel point il restait dépendant pour se nourrir. Le constat fait, il faut désormais chercher les voies et moyens pour sortir de là, dans l’espoir que cette fois les leçons soient tirées et des dispositions prises pour éviter cette situation à l’avenir. Dans cette optique, le président en exercice de l’Union Africaine, le Sénégalais Macky Sall est allé rencontrer le 3 juin 2022 le président Russe Vladimir Poutine à Sotchi, une ville de la Russie. Dans une interview à Tv5 Monde, au lendemain de cette visite, Antoine Glaser, journaliste et ancien rédacteur en chef de la Lettre du continent affirmait  « On voit bien que le continent africain est le premier à dire que “la guerre en Ukraine, ce n’est pas notre guerre”. C’est ce qui explique les abstentions lors des votes à l’ONU. Ils disent aussi que sur le plan climatique ils  sont toujours la dernière roue du carrosse. Ils font partie de ceux qui polluent le moins la planète mais c’est eux qui subissent les conséquences des changements climatiques. Finalement, tout ce qu’ils disent c’est que cette guerre en Europe ce n’est pas la leur, que leur problème c’est le risque d’émeutes de la faim. Ils rappellent que  leur problème c’est vraiment l’alimentation. » Juste pour expliquer en d’autres termes que Macky Sall, en tant que président en exercice de l’Union Africaine, accompagné du président de la Commission de l’Union africaine, le Tchadien Moussa Faki Mahamat,  est allé discuter avec Poutine sur les moyens de laisser sortir de l’Ukraine des tonnes de blé et de maïs qui y sont bloqués à cause de la guerre, parce que l’Afrique suffoque.

“…Elle les subit d’autant plus que la plupart de nos pays, faute d’amortisseurs ou de dispositifs d’amoindrissement des effets induits de ce choc comme dans les pays de l’OCDE, ne bénéficient que d’une marge de manœuvre minime. Contraint de subir sans pouvoir réagir, le continent en est ainsi réduit à faire accepter l’inacceptable aux populations.

Appel à Macron

Célestin Tawamba, Président du Gicam

Toujours dans les recherches des solutions pour ne pas laisser l’Afrique mourir, le président du Groupement interpatronal du Cameroun Gicam, Célestin Tawamba, doublé de ses casquettes de président de l’Union des patronats d’Afrique centrale (Unipace), vice-président Afrique centrale, Alliance des patronats francophones, a adressé le 8 juin 2022 une lettre au président français Emmanuel Macron, lui aussi président en exercice de l’Union européenne. Quelques Extraits lisent : « Je m’adresse à vous dans la mesure où vos responsabilités vous autorisent à porter au plus haut des instances internationales notre message, celui de l’Afrique profonde, en ces temps tourmentés où l’inimaginable – cette guerre sur le sol européen – se déroule sous nos yeux et où la décision d’embargo à l’encontre de la Fédération de Russie a des conséquences majeures sur nos économies africaines. Comme vous en avez certainement conscience, la guerre en Ukraine et l’embargo qui lui est adossé vont durablement affecter le continent africain, déjà confronté à des difficultés structurelles et conjoncturelles chaque jour plus lourdes à supporter pour des populations meurtries et des entreprises de plus en plus fragilisées… Avec un effondrement du tourisme et une chute brutale des exportations – notamment celles des hydrocarbures –, cette pandémie a fait basculer des millions de personnes dans l’extrême pauvreté, créant autant de nouveaux pauvres et d’individus menacés par la famine et la sous-alimentation. La guerre en Ukraine et l’embargo contre la Russie viennent perturber le fragile équilibre alimentaire mondial, chamboulent les circuits de l’énergie, compromettent les efforts déjà insuffisants en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre et ne peuvent qu’exacerber la précarité de nos pays, déjà caractérisés par de nombreuses vulnérabilités. Cette guerre n’est pas celle de l’Afrique. Alors qu’elle n’y est pas partie prenante, l’Afrique est le continent qui en subit les dommages collatéraux les plus importants aux plans humain, social et économique. Elle les subit d’autant plus que la plupart de nos pays, faute d’amortisseurs ou de dispositifs d’amoindrissement des effets induits de ce choc comme dans les pays de l’OCDE, ne bénéficient que d’une marge de manœuvre minime. Contraint de subir sans pouvoir réagir, le continent en est ainsi réduit à faire accepter l’inacceptable aux populations. C’est là, me semble-t-il, que le bât blesse. »

Le bien-fondé de ce sommet tient à l’urgence alimentaireengager la réflexion sur une organisation efficace des politiques agricoles, incluant la modernisation du secteur et la promotion de l’agro-industrie et des produits locaux. »

Urgence

La situation africaine est donc inquiétante, comme le décrit Célestin Tawamba, pour qui, selon les estimations récentes du cadre harmonisé sur l’insécurité alimentaire en Afrique, 38 millions de personnes  pourraient être les victimes collatérales en matière alimentaire de la guerre Russie-Ukraine, puisque 16 pays africains, soit 374 millions d’habitants dépendant à 56% du blé russe et ukrainien. Il sollicite alors du président de l’Union européenne Emmanuel Macron l’organisation d’une rencontre d’urgence réunissant l’Union Européenne, l’Union africaine et des membres de la société civile africaine et du secteur privé africain. Et d’expliquer : « Le bien-fondé de ce sommet tient à l’urgence alimentaire, elle-même nourrie par un environnement inflationniste  propice à l’apparition de tensions sociales et politiques. La rencontre, qui pourrait se tenir en terre africaine – pour en ajouter à la symbolique –, aurait pour objectif de définir les mesures d’accompagnement des pays africains en vue d’une sortie de crise à court terme et, d’un autre côté, d’engager la réflexion sur une organisation efficace des politiques agricoles, incluant la modernisation du secteur et la promotion de l’agro-industrie et des produits locaux. » Il était temps qu’on y pense, pourrait-on dire, même s’il faut une fois de plus regretter que plus de 60 ans après les indépendances, le Continent soit encore et toujours obligé de se tourner vers l’ancien maître  pour des solutions à ses problèmes. Comme un enfant qui refuse de grandir. Le Continent est à l’image d’un malade sur le lit d’hôpital, conscient de l’origine de sa maladie, et qui supplie tous les médecins pour qu’ils le sortent de là tout en promettant de tout faire pour ne plus attraper la maladie. C’est tout le mal qu’on lui souhaite !

Roland TSAPI

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