Grogne des enseignements : l’illusoire du gouvernement

Au lieu des solutions concrètes aux problèmes des enseignants, le gouvernement fait du saupoudrage avec des mesures illusoires, qui vont ouvrir davantage de portes pour les souffrances

Le ministre de la fonction publique camerounaise, Joseph Le a signé le 24 février 2022 une lettre de félicitations adressée à un maître principal d’Education physique, Hamidou, en fonction au lycée de Beka. Beka, est une commune du département de Faro dans la région du Nord. Hamidou, dans le cadre de l’opération « craie morte » lancée par les enseignants du secondaire au sein du mouvement On a trop supporté, avait fait une vidéo témoignage, distribuée sur les réseaux sociaux, dans laquelle il se présentait comme un exemple type de la souffrance des enseignants. Formé au Centre national de la jeunesse et des sports de Garoua dans la promotion 2009/2011, il est affecté le 5 mars 2012 au lycée de Beka, comme enseignant d’éducation physique et sportive. 10 ans après, il n’avait ni numéro matricule de la fonction publique, ni salaire. C’est dire qu’il n’était pas reconnu depuis lors comme personnel de l’Etat, et il était jusqu’à date le seul cadre d’enseignement physique dans cet établissement, tenant les classes de la 6eme en terminale. « Etant donné que ma situation apparemment a un début de solution, dit-il, je voudrais que si possible le gouvernement peut aussi améliorer la condition de certains collègues qui sont dans le même pétrin, soit par rapport aux avancements, soit par rapport aux mutations, cela va aller droit au cœur de tout un chacun. Je dis encore merci à tous mes camarades de l’Ots, j’en suis vraiment très reconnaissant. » La lettre de félicitation du ministre de la Fonction publique avait été précédée d’un arrêté d’intégration signé le même jour en sa faveur, d’où la description qu’il fait de sa situation

Avec l’arrêté d’intégration, Hamidou est désormais à l’entrée du tunnel dans lequel se sont avancés depuis des années beaucoup d’autres, dans lequel il fait non seulement sombre, mais les embûches sont disposées tout le long et se déplacent même en prenant des formes différentes en fonction de la tête du client.

Arrêté, et après

« Ma situation apparemment, a un début de solution », dit opportunément Hamidou. Il ne faut en effet pas se faire d’illusions avec la signature de cet arrêté d’intégration, qui en réalité n’est que le degré zéro des revendications portées par le mouvement On a trop supporté. Beaucoup d’entre eux ont déjà ce document, mais n’ont jamais été pris en solde. D’autres ont été pris en solde, mais ne perçoivent que 2/3 de leurs salaires, sont sans avancement depuis dix ans et plus alors que leur statut prévoit un avancement automatique tous les deux ans, les rappels sont attendus, les non logement non payés, les frais de relève et autres sont comme des serpents de mer. C’est dire qu’en réalité, avec l’arrêté d’intégration, Hamidou est désormais à l’entrée du tunnel dans lequel se sont avancés depuis des années beaucoup d’autres, dans lequel il fait non seulement sombre, mais les embûches sont disposées tout le long et se déplacent même en prenant des formes différentes en fonction de la tête du client. Combien sont-ils, les Hamidou ? Après la sortie de ce dernier, un autre enseignant a fait ce post dans leurs groupe « Moi c’est Mebang Albert Marley, enseignant au Cetic Mode, depuis 9 ans je n’ai pas encore mon arrêté d’intégration. Je suis malade depuis 4 ans aujourd’hui, atteint d’un cancer. J’ai demandé l’affectation pour retrouver ma famille à Ebolowa depuis 6 mois, rien, de surcroît ils ont suspendu mon solde depuis un an. » Le texte est suivi des photos montrant une jambe gangrenée de tumeurs jusqu’au fond de la cuisse.  

Caressant de l’espoir, il va désormais abandonner son élevage et son agriculture qui lui permettaient de survivre pour se lancer dans ce calvaire décrit par une autre enseignante du lycée classique de Foumban dans un voice « tu achètes ton argent.” Cet arrêté risque d’être pour Hamidou ce qu’est le mandat entre les mains d’Ibrahim Dieng, personnage du livre Le Mandat de Sembène Ousmane, c’est-à-dire une lueur d’espoir… qui s’avère être le début d’un calvaire.

Illusion

Dans sa lettre de félicitations à Hamidou, le ministre de la Fonction publique  est heureux de constater que l’enseignant s’est distingué par sa « manière exemplaire de servir, en dépit des contraintes et des conditions qui entourent l’exercice de ses fonctions. En effet dit le ministre, « depuis plus d’une décennie, vous faites preuve d’une abnégation, d’un dévouement et d’un professionnalisme sans faille qui font des émules et suscitent de l’admiration non seulement de votre hiérarchie, mais bien plus encore de vos élèves que vous encadrez quotidiennement sans rémunération. En vous exprimant mon appréciation pour ce sens élevé du devoir, j’ai l’honneur de vous adresser mes vives et chaleureuses félicitations, et vous exhorte à poursuivre dans cette voie de l’excellence, afin de rehausser l’image de notre administration publique, et partant, le niveau de satisfaction de ses usagers. » Quelques points du préambule de la Constitution du Cameroun disent : « – Tous les hommes sont égaux en droits et en devoirs. L’Etat assure à tous les citoyens les conditions nécessaires à leur développement …toute personne a droit à la vie et à l’intégrité physique et morale. Elle doit être, traitée en toute  circonstance avec humanité. En aucun cas, elle ne peut être soumise à la torture, à des peines ou traitement cruels, inhumains ou dégradants

Joseph Le, ministre de la Fonction publique

Quel est le niveau de traitement humain qu’inflige un gouvernement à un enseignant qui travaille pendant 10 ans sans salaire ni autre reconnaissance, quel type de droits lui est garanti par ce gouvernement dans ce cas, en respect de sa propre Constitution ?  Et après ce traitement cruel, inhumain et dégradant, en violation des dispositions du préambule de la Constitution, le ministre l’encourage à rester dans cette docilité pour « rehausser l’image de l’administration ». Même pas une plate excuse pour les dommages moraux, psychologiques et même physiques subis pendant ce temps par la victime. Même pas un acte concret de prise en charge effective dans le fichier solde avec virement immédiat des salaires indûment retenu depuis 10 ans, juste un arrêté dont l’effet immédiat serait de plonger Hamidou dans plus de souffrances. Caressant de l’espoir, il va désormais abandonner son élevage et son agriculture qui lui permettaient de survivre pour se lancer dans ce calvaire décrit par une autre enseignante du lycée classique de Foumban dans un voice « tu achètes ton argent.” Cet arrêté risque d’être pour Hamidou ce qu’est le mandat entre les mains d’Ibrahim Dieng, personnage du livre Le Mandat de Sembène Ousmane, c’est-à-dire une lueur d’espoir… qui s’avère être le début d’un calvaire.

Roland TSAPI

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