Grogne des enseignants : ces gouvernants qui ne sont pas concernés

Le peu d’empressement des gouvernants à trouver la solution aux revendications tient essentiellement du fait qu’ils sont coupés des réalités du pays  

Grégoire Owona, ministre du Travail et de la sécurité sociale

Le ministre du Travail et de la sécurité sociale, Grégoire Owona, après 3 semaine de grève des Enseignants, rencontrera à sa demande, les porte-paroles mouvements syndicaux, pour, dit-il dans un communiqué datant du 11 mars 2022, « rechercher de manière concertée, au regard de divers dysfonctionnements, des solutions appropriées à leurs préoccupations. » Du 21 février 2022, date de début de l’opération craie morte au 15 mars date de cette concertation, on serait alors à 23 jours, pour que le ministre en charge de la régulation sociale par un suivi strict des travailleurs, secteur privé et public confondus, se rende compte qu’il a un rôle à jouer. Comme lui, tous les autres membres du gouvernement qui ont la solution aux revendications se hâtent lentement, proposent des pistes de sorties plutôt pavées d’embûches, en évitant soigneusement l’entrée de l’autoroute à plusieurs voies qui permettrait d’arriver vite. Pourquoi se presseraient-ils d’ailleurs, quel intérêt ont-ils à ce que les élèves rentrent en classe et bénéficient d’un encadrement optimal par des enseignants dignes ? Aucun intérêt, sinon celui de la récupération politique, qu’ils dénoncent pourtant. En tant que parents, ils ne sont pas concernés, leurs enfants ne sont pas au pays comme ceux du Camerounais d’en bas, et quand pour une raison quelconque ils sont encore au Cameroun, ils ne fréquentent pas les lycées et collèges publics. Tout comme l’hôpital public qui se meurt au profit des cliniques privées où ils se soignent quand ils ne sont pas en évacuation sanitaire à l’étranger, l’école publique, le lycée d’antan, a perdu de tout son prestige. Après qu’ils y ont été formés, au lycée Leclerc à Yaoundé et Joss à Douala, les gouvernants actuels se sont attelé à la tuer à petit feu, et la maltraitance des enseignants n’est qu’un aspect de la stratégie mise en place. Le simple fait que leurs progénitures n’y aillent pas, est révélateur.

L’enseignant est en 2022 comme un thermomètre, qui devrait permettre au gouvernement de voir le véritable niveau de température, pas le niveau fabriqué et poli que présentent les délégués départementaux et régionaux qui croient que dire à la hiérarchie que tout va bien c’est bien faire son travail

L’école de la république

Une école publique au Cameroun

Dans la mouvance de cette grogne des Enseignants du mouvement « On a trop supporté », Iréné Paul ESSELEM, un autre camerounais qui apporte sa pierre à l’édifice, s’est interrogé sur l’existence de ce qu’il appelle l’école de la république, dans cette réflexion que nous partageons. « On a vendu l’école aux commerçants de tous bords dit-il, les catholiques en tête de ce braconnage, suivi de quelques hommes d’affaires. Ils ont réussi à créer une autre école, l’école de l’argent où tous ceux qui estiment avoir réussi dans leur vie y font scolariser leurs progénitures. Même des enseignants affectés dans les lycées de la République se battent pour y inscrire leurs propres enfants. Dès qu’un enseignant sorti de l’école de formation et affecté dans un lycée réussit à obtenir des heures de cours dans ces établissements où l’on assiste à un festival journalier de grosses voitures, où il est possible de coller sur le visage d’un enfant l’image de son père ministre ou directeur général, de commissaire divisionnaire, de colonel, il est prêt à sacrifier ses élèves du lycée pour se rendre à la limite esclave de son nouvel employeur. Là-bas où l’on évalue chaque semaine, il corrige les copies avec une telle célérité pour être toujours apprécié de ses supérieurs et ainsi être sûr de garantir sa place pour la prochaine année. Au lycée où une séquence didactique dure six semaines, il faut encore que les responsables pédagogiques courent après les enseignants pour récupérer les notes des élèves. C’est comme un mari qui refuse toute tâche ménagère chez lui pour piler le couscous chez sa maîtresse. Tous ceux qui nous gouvernent ont à peine leurs enfants dans les lycées. Ils versent des sommes importantes pour la scolarité de leurs enfants dans les établissements privés tenus par leurs amis et copines, puis ils emploient, comme des manœuvres, des enseignants formés pour l’école de la République. Ils emploient quelques-uns dans leurs domiciles privés où certains versent pour une matière parfois 150 à 200 000 fcfa. Quand on leur dit que les enseignants vont mal, ils ne comprennent pas. Dans leur imaginaire, les lycées n’existent plus, puisqu’ils ont troqué l’école de la République où l’on est censé développer chez les enfants une identité fondée sur l’égalité des citoyens pour une école où l’on enseigne aux enfants qu’ils sont différents des autres de par le statut social des parents. Donc pour régler les problèmes des enseignants de manière durable, il faut rendre à la République son école volée. »

Gouvernants coupés des réalités

Dans le fond, le problème que posent les enseignants n’est que la face cachée de l’image de l’enseignement publique au Cameroun, que personne ne veut voir depuis longtemps, à travers la décrépitude et l’état de délabrement avancé dans lequel se trouvent les infrastructures. Les bâtiments vétustes et non entretenus, les toilettes qui n’ont rien à envier à celles des prisons du Cameroun, les laboratoires, les ateliers, les salles de classe surpeuplées, le lycée est devenu un endroit où il ne faut pas être. Conséquence, les parents, quand ils ont le choix, n’hésitent pas à aller au privé, le public étant devenu pour le laisser pour compte. L’enseignant est en 2022 comme un thermomètre, qui devrait permettre au gouvernement de voir le véritable niveau de température, pas le niveau fabriqué et poli que présentent les délégués départementaux et régionaux qui croient que dire à la hiérarchie que tout va bien c’est bien faire son travail. Et au lieu de vouloir casser le thermomètre, comme on tente au quotidien de faire avec des intimidations, il est urgent de le lire plutôt avec minutie pour voir tous les signes de la maladie. Mais là encore il faudrait que les gouvernants aient un intérêt à ce que l’enseignement se porte bien au Cameroun, puisqu’ils ne sont pas concernés.

Roland TSAPI

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