Gouvernement : le suivi en berne

Les Conseils ministériels nécessaires au suivi de l’action gouvernementale ne sont tenus que rarement par le président de la république, laissant la porte ouverte à un laisser-aller dont la conséquence est l’inefficacité

Paul Biya, ailleurs

Le 15 mars 2018, il y a 4 ans, le président Paul Biya avait présidé au Palais de l’Unité un Conseil de ministres, après le réaménagement du gouvernement le 2 mars de la même année. En une dizaine de minutes et dans une communication unidirectionnelle, il avait réitéré les instructions sur la réduction du train de vie de l’Etat et la lutte contre la corruption. Un chronogramme de la décentralisation avait été également demandé, en même temps qu’il félicitait les efforts fournis en vue de l’organisation de la coupe d’Afrique des nations alors prévue en 2019 sur le sol camerounais. Les membres du dernier gouvernement du Premier Philémon Yang avaient alors, comme il est de coutume, religieusement écouté le président de la république qui leva la séance après sa brève communication. Avant cette date, la dernière fois que le président Paul Biya  s’était livré à cet exercice remontait au 15 octobre 2015, et les deux précédents remontaient au 9 décembre 2014 et au 27 novembre 2012. 10 mois après ce Conseil ministériel du 15 mars 2018, l’équipe gouvernementale a été revue le 4 janvier 2019, avec l’arrivée de Joseph Ndion Ngute au Premier ministère. Depuis lors, y a-t-il eu de Conseil ministériel au Palais de l’Unité, difficile de le dire. Le site internet de la présidence de la république ne donne en tout cas aucun renseignement à ce sujet, qui n’est non plus évoqué sur les plates-formes numériques des médias d’Etat consultés à date. En attendant, le constat est que le président Paul Biya n’est pas coutumier de cet exercice. Depuis 2012, il en a en tout tenu 4 Conseils de ministres, soit une moyenne d’un Conseil tous les 2 ans et demi, le dernier datant de 4 ans.

Rôle

Dans la gestion des Etats, le Conseil des ministres est le nom généralement donné à la réunion régulière, le plus souvent hebdomadaire, d’un gouvernement. En France par exemple, le Conseil des ministres est prévu par la Constitution pour débattre librement et adopter certains des principaux actes du pouvoir exécutif. Placé sous la présidence du président de la République et ayant un caractère solennel, il se déroule, en principe, le mercredi matin au Palais de l’Elysée. En cas d’empêchement du président de la République, le Premier ministre, par délégation expresse et avec un ordre du jour déterminé en collaboration avec le président de la République, peut exceptionnellement en assurer la présidence. Au Cameroun, l’article 10 de la Constitution dit à l’alinéa 1 « (1) Le Président de la République nomme le Premier Ministre et sur proposition de celui-ci, les autres membres du Gouvernement. Il fixe leurs attributions ; Il met fin à leurs fonctions ; Il préside des conseils ministériels. » La fréquence de ces Conseils n’est pas précisée, ce qui laisse sans doute la possibilité au titulaire de la fonction de la déterminer. Au Cameroun toujours, à côté des Conseils des ministres dont la Constitution fait mention, il existe dans la pratique d’autres rencontres du gouvernement, les Conseils de cabinet que préside le Premier ministre, en principe tous les mois. Mais ces Conseils de Cabinet, dont la régularité souffre aussi, peuvent-ils remplacer les Conseils des ministres dont la présidence incombe au président de la république, pourquoi est-il si rare que le président de la république rencontre et parle à ses ministres, ceux à qui il a confié des responsabilités ?

L’absence des Conseils ministériels réguliers n’est pas étrangère à l’état de déliquescence dans lequel se trouve le Cameroun en 2022. La gestion d’un pays ne peut se passer de ces réunions dont l’efficacité a été prouvée dans l’histoire du management, et qui ne peuvent être remplacées, et surtout pas en permanence, par des « hautes instructions »

Suivi

Un conseil des ministres camerounais, exercice rare

Le Conseil des ministres participe pourtant de ce qui est appelé en management le suivi. Défini comme « le processus systématique du recueil, de l’analyse et de l’utilisation d’information visant à déterminer en continu les progrès d’un programme en vue de la réalisation de ses objectifs et à guider les décisions relatives à sa gestion. Il porte généralement sur les processus, notamment sur le moment et le lieu où se déroulent les activités, les auteurs des activités et le nombre de gens ou d’entités atteints par celles-ci. Le suivi est entrepris une fois que le programme a démarré et se poursuit tout au long de la période d’exécution du programme. Il est parfois dénommé « évaluation du processus », évaluation des performances » ou « évaluation formative ». A une échelle plus élevée, un Etat est comme une entreprise, et le management moderne commande aux dirigeants un contrôle serré, par le biais des réunions hebdomadaires pour le suivi et mensuelles ou trimestrielles pour l’évaluation. Le risque de ne pas le faire est doublement préjudiciable. D’abord les employés, ou dans le cas d’un Etat, les membres du gouvernement et même toute l’administration, peuvent se laisser aller au laxisme suivant le principe de « quand le chat n’est pas là, la souris danse.» Ensuite, l’entreprise peut devenir simplement la cour du roi Pétaud où chacun fait ce qu’il veut, s’arroge les pouvoirs qu’il peut exercer sur les autres, s’octroie des avantages indus. Si dans un pays comme la France, avancé selon l’indice de développement, le président de la république tient des réunions hebdomadaires pour s’assurer que les ministres travaillent, combien de fois pour un pays où tout est à faire comme le Cameroun ? Si les ministres savaient qu’ils ont des rapports et des comptes à rendre toutes les semaines au Palais de l’Unité, chacun sans doute s’arrangeraient-ils à ce que tout aille bien dans leurs départements ministériels. Il y aurait sans doutes moins de chantiers abandonnés, les fonctionnaires n’auraient sans doute pas à attendre 10 ans pour être intégrés et pris en solde, les préavis de grèves seraient sans doute moins nombreux, des mesures véritables auraient sans doute été prises pour anticiper sur la cherté de la vie à laquelle fait face la population. L’absence des Conseils ministériels réguliers n’est pas étrangère à l’état de déliquescence dans lequel se trouve le Cameroun en 2022. La gestion d’un pays ne peut se passer de ces réunions dont l’efficacité a été prouvée dans l’histoire du management, et qui ne peuvent être remplacées, et surtout pas en permanence, par des « hautes instructions »

Roland TSAPI

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