Gouvernement : la machine est-elle grippée?

L’idée d’un remaniement fait son chemin dans l’opinion, indice de l’impatience face à un gouvernement dont la côte de popularité est au plus bas

L’idée un d’un remaniement ministériel fait de plus en plus du chemin dans l’opinion camerounaise, 39 mois après la formation du dernier le 4 janvier 2019, avec pour Premier ministre Joseph Dion Ngute, un gouvernement qui découlait logiquement de l’élection présidentielle du 7 octobre 2018. L’idée d’un remaniement imminent est instillée au quotidien par une certaine presse en grande Une, qui trouve ses arguments dans l’interprétation des faits et gestes de divers ministres et même dans une quelconque attitude du président de la république. S’il est généralement admis qu’un remaniement ministériel doit intervenir après une élection d’envergure, (présidentielle, municipale et législative), on peut constater que le gouvernement actuel n’aurait pas échappé à cette règle. 4 mois après l’élection présidentielle du 7 octobre 2018, il y a eu ce gouvernement du 4 janvier 2019, et les élections législatives et municipales couplées se sont tenues 13 mois après, le 9 février 2020. Trop tôt peut être pour revoir un gouvernement qui avait à peine un an d’âge. Les élections suivantes ont intervenu le 12 décembre de la même année et concernait les régionales, qui ne sont qu’une émanation des municipales en partie. Qu’est ce qui peut alors justifier que l’idée d’un remaniement fasse tant du chemin dans l’opinion ?

Les raisons d’un remaniement

Joseph Dion Ngute, Premier ministre

Les travaux de sciences politiques estiment qu’il y a d’autres causes qui devraient amener à la révision d’une équipe gouvernementale. Parmi elles, la démission d’un ministre. Elle oblige le chef du gouvernement à lui nommer un remplaçant. On parle alors de remaniement technique, et ce type de remaniement peut affecter plusieurs ministères, dans la mesure où le ministre démissionnaire peut être remplacé par un de ses collègues. L’autre cause d’un remaniement est l’impopularité : lorsque le gouvernement se trouve en difficulté, après de fortes contestations populaires, un échec au Parlement ou des élections perdues (sénatoriales, locales), le chef du gouvernement peut décider de remanier son équipe afin d’en exclure les membres les plus contestés et d’y inclure à la fois de nouvelles têtes et des cadres importants du parti ou de la coalition au pouvoir ayant déjà une grande expérience politique. Il y  a également le renouvellement comme raison d’une révision. Lorsque le gouvernement est en fonction depuis un certain temps (généralement les deux tiers de son mandat), son chef peut décider, pour redonner du souffle à son action politique, de remplacer certains ministres dans des domaines peu exploités au cours de la législature. Ce type de remaniement peut permettre d’exclure des membres contestés, sans pour autant le faire sous la pression de l’impopularité.

Tous ces scandales aurait été suffisant pour provoquer la démission d’un Premier ministre et de tout son gouvernement, ce qui aurait logiquement entrainé le remaniement, qui se fait attendre. Une attente qui laisse penser à une machine gouvernementale grippée, et qui donne lieu à autant de rumeurs sur le changement des pièces.

Scandales à répétition

Paul Biya, Président de la République

Depuis l’élection présidentielle de 2018 au Cameroun et le remaniement intervenue 4 mois plus tard, on ne peut logiquement invoquer l’issue d’autres élections pour justifier la révision de l’équipe, car les différentes élections sont toujours remportées par le même parti au pouvoir. En revanche, ce gouvernement a vu sa côte d’impopularité monter de façon vertigineuse depuis lors. L’année suivant l’élection présidentielle en 2018, le Cameroun devait accueillir en 2019 la 32 eme édition de la Coupe d’Afrique des Nations. La gestion des infrastructures liées s’est avérée catastrophique, émaillée de scandales à répétition dans l’attribution des marchés, les surfacturations, les abandons des chantiers, les grèves des ouvriers dans les chantiers. La Confédération africaine de football s’est alors mise à surveiller le gouvernement camerounais comme un enfant de la maternelle, pour finalement lui retirer l’accueil de la compétition. Le président de la République a simplement pris acte de ce qu’il a appelé « glissement de date », le chef du gouvernement ne s’en est pas offusqué outre mesure, aucun ministre n’a démissionné pour l’honneur, ce qui pouvait provoquer un remaniement, même technique. Cette même année 2019 s’est achevée avec l’apparition en Chine du corona virus, qui aura été une autre source de scandale au Cameroun. Le président de la république, pour faire face à la pandémie, a créé le Fonds national de solidarité et de lutte contre le corona virus, doté d’une enveloppe de 181 milliards de francs cfa. Ce fonds a donné lieu à une autre gabegie en haut lieu, décrite dans le rapport de la Chambre des comptes de la Cour suprême. Plusieurs ministères étaient impliqués dans les actes de corruption, des détournements, de surfacturation, double paiement, contrebande de médicaments, marchés non livrés et payés plusieurs fois. Le Tribunal criminel spécial a pris le relai pour auditionner les mis en cause, mais cette impopularité a une fois de plus glissé comme de l’eau sur la peau du canard gouvernemental. L’organisation finalement, de la 33eme édition de la Coupe d’Afrique de nations en janvier 2022, a distrait l’opinion à peine un mois, pour qu’en février 2021 se dévoile un autre scandale, celui de la gestion du personnel fonctionnaire de l’Education au Cameroun. Le monde entier a découvert, grâce au mouvement « On a trop supporté »,  que des enseignants travaillaient au Cameroun depuis 10 ans sans salaire, sans que le statut de fonctionnaire ne leur soit même reconnu, que l’Etat payait partiellement d’autres enseignants depuis des années, et autres. Dans la foulée, une révision de l’enveloppe budgétaire de l’exercice 2022 a été ordonnée au ministre des finances, pour répondre aux revendications des enseignants qui avait juré de tuer la craie. Tous ces scandales aurait été suffisant pour provoquer la démission d’un Premier ministre et de tout son gouvernement, ce qui aurait logiquement entrainé le remaniement, qui se fait attendre. Une attente qui laisse penser à une machine gouvernementale grippée, et qui donne lieu à autant de rumeurs sur le changement des pièces.

Roland TSAPI

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