Gouvernance : quand l’Epervier ne fait plus peur

Les caisses de l’Etat continuent d’être  pillées malgré les multiples arrestations et condamnations dans le cadre de l’opération épervier

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L’ex ministre de l’Eau et de l’Energie, Basile Atangana Kouna est depuis le 11 mars 2018 entre les mains de la justice, d’abord la justice nigériane. Interpellé dans l’Etat de Bauchi, au « Comand Guest House », un hôtel appartenant à l’armée nigériane. Le film de cette arrestation, relaté par le journal l’œil du Sahel du 3 avril 2018, est assez particulière, pour un homme qui jusqu’au remaniement du gouvernement le 2 mars 2018 comptaient parmi ceux qui dans le sérail étaient catégorisés comme des intouchables. L’ex ministre s’était dans un premier temps présenté au réceptionniste de l’hôtel comme un homme d’affaires répondant au nom d’Amougou, mais n’a pu expliquer par la suite pourquoi ce nom ne figurait pas sur le passeport diplomatique qu’il avait présenté pour les formalités d’usage.

Ce détail, bien qu’intriguant, n’a cependant pas été le plus déterminant pour donner l’alerte dans cet établissement hôtelier militaire. Le véritable problème a été que, sur le passeport diplomatique d’Atangana Kouna, n’y figurait aucun visa des services d’immigration nigérians attestant de son entrée légale dans ce pays, d’autant plus que l’Etat de Bauchi n’est pas frontalier du Cameroun. L’ex ministre, vêtu d’un polo avec trois bandes au niveau du cou, est devenu doublement suspect aux yeux du réceptionniste. Dans sa tentative d’échapper à la justice camerounaise il avait déjà parcouru 1548 Km en deux jours.

Colossale fortune

L’ex-ministre et son chauffeur seront détenus à Bauchi jusqu’au 20 mars, date à laquelle ils seront transférés à Abuja puis, deux jours plus tard, embarqués dans un avion spécial en direction de Yaoundé. Selon des sources sécuritaires à Bauchi, raconte le journal, Atangana Kouna a été interpellé en possession d’une dizaine de cartes de crédit, une quinzaine de chéquiers et près d’un milliard de Fcfa en diverses devises étrangères. Depuis qu’il est entre les mains de la justice camerounaise, les enquêtes ont poussé et aboutit à la découverte d’autres faramineuses sommes d’argent qu’il gardait en réserve derrière lui, et qui devaient le retrouver plus tard. Les enquêteurs ont découvert par exemple l’un de ses multiples coffres dans une banque à Yaoundé, dans lequel seules les coupures en euros correspondaient à la somme de 692 793 500 en Cfa, sans compter les coupures en dollars américain, canadien, de Hong Kong et de Singapour pour ne citer que ces quelques-uns. Les titres fonciers sont aussi d’une importante valeur, des voitures en n’en plus parler de toutes marques, disséminées dans les garages à Yaoundé, à la maison ou entre les mains de femmes et enfants. L’inventaire de tout ce qui a été saisi, publié dans les médias le 23 octobre 2019, donne simplement le tournis à ceux qui se hasardent à faire une estimation exacte.

Pillage conscient ?

Dans sa carrière, les deux derniers postes et les plus importantes que Basile Atangana Kouna a occupé, sont celui de directeur général de la Camwater pendant 6 ans de 2006 à 2012, et ministre de l’Eau et de l’énergie pendant 8 ans de 2009 à 2018. C’est pendant ces années qu’il aurait amassé cette fortune sur le dos de l’Etat. Ce qui intrigue en réalité, c’est qu’au moment où il commettait ces forfaits, l’opération épervier avait commencé depuis des années, avait fait des victimes parmi les plus puissants, des ministres et directeurs généraux d’entreprises étaient écroués dans diverses prisons pour détournement des deniers publics et enrichissement illicite.

Cela ne l’a pas empêché d’amasser autant d’argent, de titres fonciers, de voitures et autres richesses. Et il n’est pas le seul, on dirait même que le nombre et la qualité des prisonniers de l’épervier ne fait même pas peur à ceux qui sont encore aux affaires, ils continuent à se servir dans les fonds publics comme s’ils n’étaient pas concernés par les appels à la bonne gouvernance, les descentes de la Commission nationale anticorruption ou du Contrôle supérieur de l’Etat. Soit l’épervier ne fait plus peur, ce qui est une preuve que l’opération a échoué dans ses missions de mettre fin aux détournements, soit quand l’on arrive aux affaires au Cameroun on est dopée par une pilule de détournement.

Kleptomanie

Sinon comment comprendre,  qu’en toute conscience, un ministre qui a ses collègues en prison pour avoir pillé les caisses de l’Etat, le fasse lui-même sans vergogne ? Comment un homme, pour qui les motards frayaient le chemin dans la ville quand il passait, se faisait ouvrir la portière de la voiture par un gendarme, peut volontairement se mettre dans des situations où il va se retrouver du jours au lendemain, en train de faire voler une plaque d’immatriculation militaire pour changer la sienne et faufiler tête baissée jusqu’au Nord, emprunter une vulgaire starlette conduite par un vulgaire chauffard et parcourir plus de 1000 km en traversant les frontières caché, abandonnant derrière lui des Cadillac, porches, Lexus, Mercedes, Santa Fee et autres ?

Le phénomène échappe en effet à la compréhension du commun de mortel. Les psychologues sont arrivés dans leurs études à démontrer que dérober ou voler pouvait aussi être une maladie, qu’ils appellent kleptomanie. Ils expliquent que « la caractéristique principale est que les objets volés n’ont aucune utilité pour la personne. L’objectif du kleptomane n’est pas d’obtenir un article convoité ni d’augmenter sa capacité financière. Certaines personnes gardent et collectionnent les objets volés, d’autres les offrent, ou bien les jettent à la poubelle après le vol. » Ces caractéristiques collent parfaitement à de nombreux camerounais, membres du gouvernement ou pas, au regard de l’immensité des bien retrouvés chez certains personnalités après leur arrestation. Que fait en effet un seul être humain avec 30 voitures garées dans son parking par exemple ?

La solution proposée est simplement une prise en charge psychologique, mais les psychologues  préviennent que « Les rechutes sont fréquentes, et ce malgré de multiples condamnations. Il n’est pas toujours simple d’accepter de s’engager dans un processus thérapeutique, et la thérapie peut également s’avérer inefficace. » Si les arrestations ne font plus peur, c’est qu’en réalité la corruption et les détournements ont encore des beaux jours devant eux, avec le système du renouveau

Roland TSAPI

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