Gouvernance : L’incestueuse relation entre les fonctions dirigeantes et la justice

Etre à un poste de responsabilité au Cameroun et répondre aux convocations des enquêteurs judiciaires est devenu normal. Le sens de la dignité et de l’honneur ayant cédé la place au ridicule, qui ne tue pas

Louis Paul Motazé, Minfi

Le 29 juillet 2021, le journal Infomatin mettait à sa une : Ministère des Finances, Motazé auditionné par le Tribunal criminel spécial pendant 3 jours, et expliquait que de mercredi à vendredi, le ministre, assisté de ses collaborateurs, était de longues heures dans son bureau face au commissaire divisionnaire Oko Petis et ses limiers. Le ministre des finances n’est pas le seul. Depuis le 6 avril 2021, le Secrétaire général à la présidence de la République Ferdinand Ngoh Ngoh avait envoyé au ministère de la Justice une copie d’un rapport sur les dépenses liées à la lutte contre le Covid-19, préparé par la Chambre des comptes de la Cour suprême, et lui avait demandé d’ouvrir une « enquête judiciaire » contre les auteurs et complices des cas de malversations financières relatives aux fonds de lutte contre le Covid-19. Depuis lors, c’est un véritable ballet des ministres et autres membres du gouvernement au Tribunal criminel Spécial. Parfois pour des convenances ou par politesse, les soupçonnés sont auditionnés dans leurs bureaux, ce qui ne change rien à la procédure. La machine est lancée. Il est donc devenu courant, pour ne pas dire normal, que les dirigeants politiques ou économiques du Cameroun fréquentent les couloirs de la justice au quotidien, et continuent d’occuper leurs fonctions.

le concerné devient automatiquement improductif. Volontairement ou pas, il devra passer désormais son temps dans le bureau à préparer sa défense, appeler telle relation ou telle connaissance. Et même s’il fait un effort pour se concentrer, il est humainement rattrapé par cette affaire qui doit revenir à la conscience un peu comme une torture.

Mais comment se sent un dirigeant régulièrement obligé de se rendre dans les services de la justice pour répondre aux enquêteurs ? Quand il revient au bureau, quel regard lui lancent ses collaborateurs, si ce n’est qu’un regard hypocrite ? Ce qui est évident et logique, c’est que le concerné devient automatiquement improductif. Volontairement ou pas, il devra passer désormais son temps dans le bureau à préparer sa défense, appeler telle relation ou telle connaissance. Et même s’il fait un effort pour se concentrer, il est humainement rattrapé par cette affaire qui doit revenir à la conscience un peu comme une torture. La convocation, des questions des enquêteurs, l’image de la prison, tout cela doit occuper sa mémoire au quotidien, et un bruit anodin sonne désormais comme la fin, l’arrivée des agents de police qui viennent l’interpeller.

Libération

Manaouda Malachi, Minsanté

Donner sa démission dans de pareilles situations n’est plus alors qu’une simple question d’honneur, mais un geste de libération intérieur. Libération de ce conflit permanent dans la conscience, déchirée entre le désir de se dédouaner et l’envie de rester aux affaires. Et au-delà du sens de l’honneur, l’Etat ne les aide pas, en continuant à les garder en fonction et de leur faire subir cette sourde humiliation. Plus l’Etat, à moins d’être complice, compromet la justice dans ce maintien des dirigeants en fonction alors qu’ils sont dans le viseur de la justice. Dans les structures privées, un responsable mis en examen est automatiquement suspendu de ses fonctions. Cela n’est pas anodin et n’a rien de personnel, c’est simplement pour laisser libre cours à la justice, car un dirigeant qui reste en fonction tout en se soumettant à une enquête judiciaire, a encore la possibilité de manipuler ou falsifier les preuves ou d’exercer un trafic d’influence, de quoi entacher la crédibilité de la justice à la fin. Sarah Saadoun, chercheuse senior auprès de la division Entreprises et droits humains à Human Rights Watch, déclarait en avril 2021, après l’ouverture des enquêtes sur la gestion des fonds covid au Cameroun : « La volonté soudaine de rendre compte de l’argent versé au titre du programme de lutte contre le  Covid-19 est un signe positif qui montre que le FMI et le gouvernement camerounais accordent une plus grande attention à la transparence et à la responsabilité, au moment où ils négocient le troisième prêt depuis le début de la pandémie, mais si les audits et les enquêtes ne sont ni indépendants ni crédibles, le FMI risque de se laisser prendre au jeu qui consiste à simplement cocher des cases ».

« dans l’Afrique traditionnelle, lorsqu’une autorité est soupçonnée pour quelque chose, il y a un cadre restreint réservé pour le questionner, l’appeler à la prise de conscience ou à la réparation quand il reconnaît avoir commis un impair. Il le fait sans que la communauté soit avisé, il peut être délesté de ses responsabilités et punit si on le veut, mais de façon assez discrète pour que l’honorabilité de la communauté ne soit pas touchée.

Ailleurs

Comment ça se passe ailleurs ? Le 26 juin 2021, le ministre britannique de la Santé, Matt Hancock, avait annoncé sa démission, reconnaissant avoir enfreint les consignes sanitaires destinées à enrayer la pandémie de Covid-19. Il cédait ainsi à la pression populaire après la publication, par le tabloïd The Sun, de la vidéo d’un langoureux baiser avec une assistante, dans son bureau, au mépris des règles de distanciation sociale qu’il avait lui-même mises en place. En Slovaquie, le Premier ministre Igor Matovic avait annoncé le 1er mars 2021 avoir commandé deux millions de doses de vaccin  Spoutnik V afin de lutter contre une pandémie qui frappait durement son pays. Sauf que cet accord avait été conclu dans le plus grand secret et n’avait fait l’objet d’aucune consultation, alors que le vaccin russe n’avait même pas encore été homologué en Europe. L’annonce suscita un tollé dans le pays, et 28 jours après, il rendit son tablier, au même moment où l’agence du médicament national bloquait l’utilisation des 200 000 doses déjà reçues. Au Malawi, le président Lazarus Chakwera est monté au créneau au mois d’avril 2021 pour dénoncer un scandale de fraude dans la gestion des fonds covid. Un audit diligenté par le gouvernement avait alors révélé des irrégularités dans l’utilisation des 6,2 milliards de kechwa la monnaie locale, environ 6,7 millions d’euros) consacrés à la lutte contre le Covid-19. Quatorze personnes avaient été arrêtées dont le ministre du Travail, Ken Kandodo, accusé d’avoir utilisé des fonds Covid pour financer un voyage à l’étranger. Bien que remboursés depuis, les 640 euros utilisés par le ministre lui ont valu un limogeage immédiat ainsi que des poursuites judiciaires. Le président déclarait alors : « il n’y a pas de vaches sacrées ».

D’après Théophile Nga, anthropologue, le Cameroun est victime des modèles de justice importé « dans l’Afrique traditionnelle, lorsqu’une autorité est soupçonnée pour quelque chose, il y a un cadre restreint réservé pour le questionner, l’appeler à la prise de conscience ou à la réparation quand il reconnaît avoir commis un impair. Il le fait sans que la communauté soit avisé, il peut être délesté de ses responsabilités et punit si on le veut, mais de façon assez discrète pour que l’honorabilité de la communauté ne soit pas touchée. » L’honorabilité de la nation, c’est de ça qu’il s’agit, on ne peut pas faire croire comme c’est le cas au Cameroun, qu’il est normal de faire la navette entre les bureaux de fonction et les couloirs de la justice, qui ne sont pas fréquentés par les anges

Roland TSAPI

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