Gouvernance : l’élite délinquante

La lutte contre la criminalité et la délinquance est souvent focalisée sur les populations de la basse classe, ignorant l’élite dirigeante au sein de laquelle toutes les dérives ont été érigées en mode de fonctionnement. La racine du mal est alors ignorée, et l’attention portée sur les effets de surface.

Au mois de décembre 2022, l’insécurité a fait un bond dans la ville de Douala, contraignant le ministre de l’Administration territoriale, le gouverneur de la Région du littoral et le préfet du Wouri à adopter des mesures pour la contenir. Interdiction pour les motos de circuler après minuit, obligation pour ces engins d’être immatriculés à l’achat, fermeture des débits de boissons pendant deux semaines de 19h 30 à 6h dans certains quartiers dit sensibles, sont entre autres décisions prises dans le cadre de la lutte contre l’insécurité. Qui est d’ailleurs une affaire nationale. En dehors des régions anglophones en crise depuis 2017, l’Extrême Nord en proie aux attaques de Boko Haram depuis 2014, les conférences semestrielles des gouverneurs ont toujours eu comme principal point à l’ordre du jour, l’insécurité. A chaque fois, il est question de renforcer les mesures de lutte contre les violences urbaines, les braquages à mains armées, le phénomène des microbes et autres. Toutes des actions orientées vers la population au sein de laquelle se recruteraient les principaux acteurs de la délinquance. Cela a été ainsi depuis des décennies, mais de plus en plus, des études sociologiques démontrent qu’on cherche souvent les délinquants sociaux là où ils ne se trouvent pas, ou plutôt on cherche les bras séculiers de l’insécurité, en négligeant volontairement les vrais acteurs. L’un des ouvrages qui aborde la question est « Sociologie des élites délinquantes, de la criminalité en col blanc à la corruption politique » de Pierre Lascoumes et Carla Nagels.

Cible ignorée

Les auteurs justifient leurs travaux sur le sujet, par le fait que « les élites, et a fortiori les élites déviantes, constituent un objet de recherche qui est resté très marginal durant deux siècles. A la fin du XIXe siècle, les sciences humaines ont été pensées pour analyser les problèmes sociaux afin de les réduire. L’attention a été focalisée sur les conduites des classes populaires, qualifiées par certains de «classes dangereuses». Les élites ont rarement été prises comme objet de recherche, sans doute parce qu’elles n’ont jamais été perçues comme une menace pour l’ordre social établi. Il semblait en effet inconcevable que les élites, dans la mesure où elles dirigent le monde (économique et politique) puissent avoir, à quelques rares exceptions près, des pratiques contraires aux lois sociales qu’elles édictaient et se voient sanctionnées pour cela. La criminologie telle qu’elle a été développée depuis l’École positiviste italienne a rationalisé ce déni socioculturel. Elle l’a légitimé en se focalisant sur «la dangerosité des classes dangereuses»…La délinquance des élites est donc restée largement en dehors de ces investigations. »

Le point commun à tous ceux-là, c’est qu’ils bénéficient d’une indulgence complète, à la limite déconcertante. Tandis que les agents des forces de l’ordre réquisitionnées pour surveiller le respect d’une mesure, comme la fermeture des débits de boissons ou l’interdiction de circuler pour les motos, embarquent systématiquement tout contrevenant, tandis qu’un voleur surpris dans un quartier ou au marché est interpellé immédiatement, s’il échappe à la justice populaire, l’élite délinquante continue de jouir de sa liberté d’aller et de venir, même avec toutes les preuves matérielles de sa délinquance réunies. Sa culpabilité est diluée dans les procédures, et finit par s’évanouir.

Délinquance impunie

Le Cameroun est un cas d’étude pour ce déni de la délinquance des élites. Que l’on qualifie leurs actes de « crimes des privilégiés », de « vol à col blanc » et autres, les exemples fusent dans la société camerounaise, et peuvent facilement être intégrés dans les trois principaux clichés identifiables d’après les études : les «forbans des affaires», acteurs perturbateurs extérieurs au milieu des affaires et de la politique, les «pommes pourries», membres à part entière de ces milieux, qui en transgressent les règles pour des raisons d’immoralité individuelles, et enfin les «tous pourris», banquiers et politiciens qui font systématiquement prévaloir leurs intérêts égoïstes, y compris sous le prétexte de la défense apparente du bien collectif. Le point commun à tous ceux-là, c’est qu’ils bénéficient d’une indulgence complète, à la limite déconcertante. Tandis que les agents des forces de l’ordre réquisitionnées pour surveiller le respect d’une mesure, comme la fermeture des  débits de boissons ou l’interdiction de circuler pour les motos, embarquent systématiquement tout contrevenant, tandis qu’un voleur surpris dans un quartier ou au marché est interpellé immédiatement, s’il échappe à la justice populaire,  l’élite délinquante continue de jouir de sa liberté d’aller et de venir, même avec toutes les preuves matérielles de sa délinquance réunies. Sa culpabilité est diluée dans les procédures, et finit par s’évanouir. La Commission nationale anticorruption, l’Agence nationale d’investigation financière, la Chambre des Comptes de la Cour suprême, toutes ces institutions peuvent boucler une enquête et ficeler un dossier inattaquable sur la corruption, le trafic d’influence, les détournements des deniers publics, les marchés fictifs, les prises d’intérêts, de l’argent liquide conservé dans des valises à domicile, des noms peuvent être cités, le dossier échoue finalement dans un tiroir. Les choses étant bien faites, il a été prévu dans la Constitution que ceux épinglées dans les enquêtes restent innocents jusqu’à ce que leur  culpabilité soit établie à l’issue d’un procès équitable. Comme le soulignent les auteurs de « Sociologie de l’élite délinquante », « Le caractère répétitif de ce double phénomène semble, en outre, avoir favorisé une amnésie collective. Lors de sa révélation, chaque «affaire» suscite un important effet d’indignation et de surprise comme s’il s’agissait de la première fois qu’un tel comportement transgressif était identifié. Mais l’attention retombe très vite, la technicité des dossiers, le labyrinthe de l’identification des auteurs et des preuves produisent rapidement une dilution de la gravité perçue, une dédramatisation et, finalement, une illisibilité sociale. » Le Covidgate, la Cangate…sont des exemples de scandales qui illustrent à quel point l’élite délinquante est confortable au Cameroun. Et quand parfois la justice se décide à agir, les jugements arrivent à ne se limiter qu’à la sphère de la réparation et de la compensation, à la faveur d’une autre disposition légale contenue dans le décret portant création du Tribunal criminel spécial, selon laquelle qui rembourse le fruit de la délinquance est libre. Ce qui donne tout son sens à cette affirmation attribuée à Voltaire : « Dans la vie, il existe deux types de voleurs : 1. Le voleur ordinaire : c’est celui qui vous vole votre argent, votre portefeuille, votre vélo, votre parapluie, etc… 2. Le voleur politique : c’est celui qui vous vole votre avenir, vos rêves, votre savoir, votre salaire, votre éducation, votre santé, votre force, votre sourire, etc… La grande différence entre ces deux types de voleurs, 1. C’est que le voleur ordinaire vous choisit pour vous voler votre bien, 2. Tandis que le voleur politique, c’est vous qui le choisissez pour qu’il vous vole. Et l’autre grande différence, qui n’est pas des moindres, 1. C’est que le voleur ordinaire est traqué par la police, 2. Tandis que le voleur politique est le plus souvent protégé par une escorte de police… »

Roland TSAPI

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