Gouvernance : le mensonge d’Etat

Tronquer la vérité, masquer les faits ou les dénaturer, est devenu le sport favori de certains membres du gouvernement, qui par ces agissements n’aide pas le pays à faire son autocritique, passage obligé vers l’amélioration

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Au soir du 09 février 2020, date des élections  législatives et municipales au Cameroun, le ministre de l’Administration territoriale Paul Atanga Nji s’est exprimé devant la presse nationale et internationale. « Les électeurs et les militants des formations politiques en lice, se sont massivement dirigés dans les urnes pour accomplir leur devoir citoyen. Après la fermeture des bureaux de vote, les rapports reçus des autorités administratives indiquent que les élections se sont effectivement tenues dans les dix (10) Régions, les cinquante-huit (58) départements et les trois cent soixante (360) arrondissements du Cameroun », a-t-il affirmé. En se fiant aux propos du ministre, l’on est d’abord frappé par la célérité avec laquelle il aurait obtenu les rapports des autorités administratives.

Atanji Nji, Minat. Pour lui tout va bien au Cameroun, les élections encore mieux

En un temps record, les 360 sous-préfets du Cameroun seraient revenus du terrain après 18 heures, auraient fait leurs rapports et transmis aux 58 préfets, qui à leur tour auraient eu le temps de compiler pour les envoyer aux dix gouverneurs des régions, lesquels auraient avec la même célérité remonté leurs copies au ministre. La compilation rapide lui aurait permis de mesurer le taux de participation et les conditions dans lesquelles les élections se sont déroulées, afin de faire le point devant la presse. A cette célérité dans l’obtention des rapports de terrain, il faut ajouter la capacité du ministre à évaluer le taux de participation, pour le déclarer massif. Sachant qu’au moment où le ministre s’adressait à la presse, les décomptes se faisaient encore dans les bureaux de votes, l’on se demande comment il a pu savoir que les électeurs sont allés en masse.

Les faits sont têtus

Toujours est-t-il qu’après sa sortie, la réalité du terrain a commencé à se faire savoir en compte-goutte. Les résultats affichés sur les tableaux des bureaux de vote montraient un taux d’abstention jamais connu avant, des informations en provenance des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest indiquaient qu’il y a eu des villes et des villages où très peu de personnes ont pu franchir le seuil de leurs portes, à cause des balles qui sifflaient de partout, et il y a des bureaux de vote où les seuls électeurs étaient les forces de l’ordre déployées sur le terrain. Il est à noter  aussi que contrairement à l’élection présidentielle du 7 octobre 2018, les médias d’Etat n’ont pas diffusé le lendemain une conférence de presse d’une organisation non gouvernementale internationale  comme ce fut le cas le 8 octobre 2018, pour saluer la bonne tenue des élections.

Un centre de vote dans l’arrondissement de Douala V, photo prise à 14h58

Plutôt, Transparency International, la vraie cette fois, vient de faire une sortie pour contredire le ministre de l’Administration territoriale.  Me Henri Ngoh Manga, le président de Transparency international Cameroun affirme que ces élections ont connu « une faible participation des citoyens ». L’on apprend curieusement que cette organisation internationale ayant une branche au Cameroun n’a pas obtenu d’accréditation du ministre de l’Administration territoriale pour mener une mission d’observation, et a dû utiliser une méthode parallèle pour observer dans la discrétion. Dans les faits, rapporte le journal  le jour,  la branche Camerounaise de Transparency International  a déployé 200 volontaires dans les régions du Centre, du Littoral et du Sud-Ouest, et selon les premiers constats recueillis sur le terrain, le double scrutin n’a pas été couru au-delà de la relative sérénité dans la participation des électeurs au vote. L’Ong affirme q’« Une transparence mitigée du fait des charters, des actes d’intimidation et des instigations aux votes multiples enregistrées, une faible participation des citoyens qui peut s’expliquer par le non retrait des cartes d’électeurs observés dans plusieurs bureaux de vote, le manque d’engouement à participer aux élections, la perte de confiance au processus électoral, le mot d’ordre de boycott des élections lancé par certains leaders politiques .»

Un centre de vote dans l’arrondissement de Douala 3eme, photo prise à 17h

La politique de l’autruche…

En somme, les faits qui sont révélés d’un peu partout sur le territoire national chaque jour qui passe après le double scrutin du 9 février 2020, démentent formellement les dires du ministre Paul Atanga Nji. On en est encore là, en 2020. Le déni de la vérité, la dissimulation des faits, continuent même après ces élections d’être le mode de gouvernance. De là à se demander à quelles fins cette méthode est préférée par certains membres du gouvernement, à des moments critiques de la vie de la nation. Au fil des années les gouvernants veulent faire la politique de l’autruche, fermer les yeux face à la réalité et prétendre que le problème n’existe pas. Affirmer aujourd’hui que les élections se déroulent bien, dans un contexte où deux régions du pays sont complètement paralysées, où le taux d’abstention, de l’aveu des acteurs politiques même est le plus élevé, est forcément contre-productif pour un Cameroun qui souhaite s’améliorer, et cette situation devrait interpeller les dirigeants si la construction d’une vraie démocratie était la préoccupation. C’est ce même déni de la réalité qui a envenimé la crise anglophone.

…et vaine arrogance

Avec la même attitude de condescendance, ils ont déclaré presqu’en concert depuis octobre 2016 qu’il n’y avait pas de problème anglophone au Cameroun, qu’il y avait juste un groupuscule d’agitateurs qui voulaient semer le désordre et que l’armée va rapidement régler leur compte. 4 ans après, le président de la république en est encore à lancer des appels au dépôt des armes, le même ministre de l’Administration territoriale a fait de la distribution des dons aux déplacés une activité favorite, sans que le problème ne soit réglé. Le Gicam ne cesse de tirer la sonnette d’alarme,  pour montrer que l’économie est à l’agonie et a fait dans son dernier rapport sur la crise anglophone un bilan qui indiquait que les entreprises ont enregistrés des pertes de plus de 800 milliards de francs, et ce n’est pas encore fini. Tout cela à cause du déni de la vérité.

Pourquoi toujours dire que tout va bien quand tout le monde voit que rien ne va ? A qui veut-on plaire, à soi-même ou à un autre ? Qui a dit qu’en mettant de la peinture sur du fer rouillé, cela faisait disparaitre de la rouille à l’intérieur ? Au contraire, la rouille qui est désormais masquée, ronge davantage le fer en toute quiétude, et l’édifice s’écroule lentement mais sûrement. Dans d’autres pays, l’on voit des membres du gouvernement faire l’analyse froide de la situation, tirer les conséquences d’un échec et démissionner au besoin. Au Cameroun un membre du gouvernement dit en riant que ce sont les choses des blancs, comme si le noir était un sous homme, incapable d’avoir une conscience, ou de prendre conscience de son échec et tirer les conséquences .

Roland TSAPI

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