Gouvernance : la guerre des « chefs » à l’Ouest

Sans peut-être s’en rendre compte, l’autorité traditionnelle s’est livrée pieds et poings liés entre les mains du pouvoir politique, qui la manipule à souhait pour se protéger et s’auto glorifier

écouter l’éditorial

Le processus dévalorisation de la chefferie traditionnelle au Cameroun est plus que jamais en marche, et comme par le passé, quand les colons français retournaient les chefs à leur cause ou les déposaient, la région de l’Ouest Cameroun est un terrain privilégié pour la manœuvre.

En date du 19 novembre 2020, le Conseil des chefs traditionnel de l’Ouest a rendu publique une déclaration, dans laquelle il se disait inquiet de la dégradation de la situation socio-économique et politique au Cameroun, situation qui devenait de plus en plus « volatile ». De manière froide et détachée, le Conseil a fait le point dans chaque domaine de la vie au Cameroun, regrettant la recrudescence de l’insécurité dans tous les coins du pays, le recul des libertés publiques, le radicalisme des certains partis de l’opposition, condamnant les atrocités commises dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, le tribalisme et autres maux. Le Conseil a surtout fait des propositions allant dans le sens d’après lui, de la décrispation de l’atmosphère. Entre autres, la reconnaissance de la légitimité gouvernementale par l’opposition dite radicale… une réforme constitutionnelle afin d’assurer une stabilité et une alternance redynamisant à la tête de nos institutions…l’accentuation de la lutte contre la corruption et les détournements des deniers publics, la diminution du train de vie de l’Etat, l’augmentation du budget d’investissement à hauteur de 50% du budget total, l’indexation de l’impôt des petites et moyennes entreprises sur le bénéfice et non plus sur le chiffre d’affaires, l’incitation et l’accompagnement de l’accroissement de la production et de la consommation locale, la limitation de l’importation des biens déjà produits sur place afin de réduire le grand déficit de la balance commerciale, la diminution de la pression fiscale. Le Conseil concluait en ces termes « Nous interpellons, à travers cette déclaration, tous les acteurs de la vie socio-politique de notre pays à avoir un sursaut patriotique pour ramener la paix, la stabilité, la cohésion sociale et le développement. Un grand peuple est celui qui sait braver les épreuves comme celles que connait notre pays actuellement. Nous devons tous puiser au fond de nous l’humilité, la foi, la force du pardon et de la réconciliation afin de refonder un Cameroun uni et fort dans sa diversité. » Le document était signé de 7 chefs traditionnels représentant les Conseil départementaux à l’exception du Noun, et portait le cachet et la signature du Chef Bamendjo sa majesté Tchio Maurice en tant que président du dit Conseil

Contre déclaration

Avec cette sortie du Conseil des chefs traditionnels de l’Ouest, l’on a vu une tentative de l’autorité traditionnelle de sortir la tête hors de l’eau et échapper à l’emprise politique partisane, avec un constat froid et des propositions objectives. Mais la publication de la déclaration a réveillé le démon de la division, et ceux qui tiennent à ridiculiser les chefs traditionnels tout en faisant d’eux des valets ont réactivé la vielle méthode de diviser pour mieux régner. Quelques jours après, des informations faisaient état de la présence dans la région de l’Ouest des élites membres du gouvernement, qui multipliaient des rencontres et des réunions pour faire revenir l’autorité traditionnelle sur cette déclaration, l’objectif étant d’amener les auteurs à se dédire, et les autres à s’en désolidariser.

Une dizaine de jours aura suffi pour arriver au bout de la manœuvre. Le 4 décembre 2020, une contre déclaration, portant l’entête du Collectif des chefs traditionnels de l’Ouest, et signée de 71 chefs a été rendue publique. L’entame du document est sans équivoque : « Réunis dans la salle de la Caplami à Bafoussam ce 4 décembre 2020, nous, collectif des chefs traditionnels de la région de l’Ouest, ayant pris acte d’un document qui circule depuis quelques jours dans les médias et les réseaux sociaux, avec en toile de fond, les propositions de certains membres du Conseil des chefs traditionnels de l’Ouest Cameroun, pour une sortie de la crise socio politique et sécuritaire que traverse notre pays, marquons des réserves sur le contenu dudit document qui, du reste, ne reflète pas fidèlement notre esprit patriotique, d’humilité et de soutien au chef de l’Etat et au gouvernement, pour l’ensemble des mesures prises pour juguler ces différentes crises et dont nous saluons d’emblée les résultats sur le plan sécuritaire, politique et socio-économique. » La suite est une succession d’éloges au chef de l’Etat que le document dans ses dernières lignes achève d’encenser : « Au demeurant, nous réaffirmons notre indéfectible soutien au chef de l’Etat et aux institutions républicaines pour la poursuite de ses actions pour un Cameroun paisible, stable et prospère. »

Manipulation

L’une des marques visibles de la manœuvre, c’est que la fiche de présence annexée à la déclaration du Collectif a en premier nom celui de sa majesté Tchio Maurice, chef supérieur des Bamendjo, celui-là même qui a apposé sa signature sur la déclaration du Conseil des chefs traditionnels comme président. Et l’on a tenu à ce que son nom soit le premier sur la liste. Ce qui est à relever dans cette affaire, c’est que le politique qui manipule est dans son rôle, il fait son travail et avec ses méthodes, qui se moquent de la morale à la limite. Mais du côté des chefs traditionnels, où est la morale justement, où est l’éthique, où est la sagesse? Dans tous les corps de métier, tous les membres se soudent et se protègent. On  l’a encore vu au début du mois de novembre avec les avocats, qui se sont fait brutaliser au lacrymogène dans une salle d’audience parce qu’ils défendaient les leurs. Quand un militaire est attaqué dans la rue, toute la garnison est dehors pour le défendre. Que sont devenus les chefs traditionnels, que font-ils de la solidarité de corps pour désavouer aussi facilement leurs collègues en signant même des documents ? Quel montant d’argent peut-on recevoir pour cela qui soit au-dessus de la valeur humaine ? Abandonner les siens, n’est-ce pas de la trahison ? Et le nom du chef Bamendjo qui se retrouve en première ligne de la contre déclaration du 4 décembre, est-ce lui-même qui l’a écrit ou quelqu’un l’a fait à sa place ? Autant de questions qui taraudent les esprits et font comprendre qu’il y a anguille sous roche, dans cette guerre de chefs, au propre cette fois

Heureusement que les signataires de la contre déclaration ne sont que 71, chiffres insignifiant comparé aux 1127 chefs traditionnels que compte la région de l’Ouest, d’après le fichier des électeurs publié par le gouvernement à l’occasion des élections des conseillers régionaux. Mais en tout état de cause, si les chefs traditionnels veulent encore un peu de respect de leurs populations, ils devront résolument faire preuve de grande sagesse dont ils sont en principe l’incarnation, et savoir que de tout temps depuis la colonisation, l’objectif du pouvoir politique est de les vider de toute leur substance et de leur autorité, pour qu’ils deviennent fragiles…et manipulables à souhait.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code