Gouvernance : la fonction publique camerounaise ou la cour du roi P…

Le pays est devenu un vaste marché où tout le monde se débrouille pour tirer au mieux son profit, sans boussole et sans autorité

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Dans les légendes racontées dans les livres de contes, on parle aussi de Pétaud et de sa cour. En 1872 en effet, Paul Avenel, un poète français avait écrit un recueil de poèmes intitulés « chants et chansons politiques, dans lequel il y avait  le poème avec pour titre la cour du roi Pétaud, qui lit : « 

Jadis, la cour du roi Pétaud, était très familière. 
Le seigneur frôlait le rustaud dans cette fourmilière. 
C’était un turbulent séjour, Où l’on parlait et nuit et jour D’amour….
Quel doux régime c’était là ! 
Pétaud était gai, bon, ouvert, mais léger de cervelle ; 
Il tenait du roi Dagobert et de Jean de Nivelle.

Le peuple payait les valets, Tout en faisant de son palais les frais. 
Quelle existence on menait dans cette pétaudière ! 
Chacun jasait, allait, venait, vivant à sa manière. 
Mais on était toujours d’accord, quand il fallait prendre au Trésor de l’or. 
Le roi faisait, sans réfléchir, les plus folles dépenses ; 
Les Grands prenaient pour s’enrichir le restant des finances ; 
Et le peuple, fort indulgent, remplaçait, quand c’était urgent, l’argent.
À ce prince on prêtait serment, mais c’était pour la forme ; 
Quand il voulait du dévouement, il attendait sous l’orme. 
Pour paraître de bonne foi, on arrangeait chacun pour soi  la loi. 
Quel doux régime c’était là ! 
On ne sut bien ce qu’il était que lorsqu’il fut en terre ; 
Et le peuple qui le fêtait, le maudit de colère ! 
Comme beaucoup de gouvernants, ce père avait mis ses enfants dedans. 
Quel doux régime c’était là ! »

comme un marche, nid du désordre

De ce poème est donc née l’expression la cour du roi Pétaud, qui désigne un lieu où règne le désordre, où chacun fait ce qu’il veut devant l’autorité qui regarde impuissant. Une explication plus contextuelle d’un auteur suisse, qui situe les faits dans son époque, révèle : « On sait qu’au moyen-âge les différentes communautés d’artisans se groupaient en corporations ; ces corporations étaient parfois très puissantes et habitaient un quartier spécial. C’est ainsi que nous sont restés certains noms de rues, tels que : rue des Merciers, ou la Mercerie, rue des Tanneurs, rue des Bouchers, rue des Charpentiers, etc., et toutes les communautés, toutes les corporations, tous les groupements d’individus avaient un roi élu, comme de nos jours encore les marchands des Halles, à Paris. Les mendiants eux-mêmes — à cette époque ils étaient aussi nombreux que puissants — avaient leur roi. Il s’appelait « le roi Pétaud » — mot qui devrait s’écrire Péto, du verbe latin peio, je demande. Mais dans ce monde des mendiants, les disputes, les querelles, les batailles étaient continuelles ; et le roi Pétaud voyait toujours son autorité baisser pavillon devant l’insurrection de ses… mauvais sujets. D’où cette expression: « C’est la cour du roi Pétaud», pour désigner un milieu désordonné, bruyant et troublé. Et les « pétaudières»  existeront toujours, car le roi Pétaud est immortel. »

Cameroun, cour du roi Paul

Le Cameroun présente en 2021 toutes les caractéristiques d’une cour du roi Pétaud. Et le sommet lui-même semble s’en plaindre. Un exemple, c’est cette correspondance numéro B2120 du secrétariat général de la présidence de la république, adressée le 9 mars 2021 au Secrétaire général des services du Premier ministre, avec pour objet « absentéisme chronique des fonctionnaires et agents de l’Etat de leurs postes de travail. » La lettre dit : « la très haute attention du chef de l’Etat a été appelée sur le problème de l’absentéisme chronique des fonctionnaires et agents de l’Etat. Certains, pour éviter d’être placés en position d’absence irrégulière, ne travaillent que quelques jours par mois. Cette situation serait aggravée par la propension observée chez certains fonctionnaires travaillant dans les zones reculées ou les villes secondaires, à ne pas résider dans la localité dans laquelle ils exercent leurs activités. » Il est ensuite demandé au Premier ministre de tenir en urgence une session du conseil supérieur de la fonction publique dédiée à l’examen du problème. 7 mois en arrière, pour prendre un cas parmi tant d’autres, le gouverneur de la région de l’Extrême Nord  Midjiyawa Bakari avait signé le 19 juin 2020, une  circulaire relative au respect des horaires de début et de fin de la journée de travail par les agents publics en service dans la région de l’Extrême-Nord.  «Il m’a été donné de constater pour le déplorer que certains agents publics en service dans la région de l’Extrême-Nord ne respectent pas les horaires d’arrivée et de départ du travail, ceci en violation de la réglementation en vigueur y afférente. Les heures d’arrivée de ces agents dans leur lieu de travail vont au-delà de 9h et les heures de départ sont parfois avant 15h30 minutes. D’autres vont même jusqu’à trouver des excuses dénuées de tout fondement pour s’absenter de leur poste de travail en violation de l’éthique professionnelle et de leurs obligations vis-à-vis de l’administration», écrivait le gouverneur. La réalité  de ce qui est appelé fonctionnariat, c’est-à-dire le laxisme et l’absence de conscience professionnelle, est donc bien ancré dans les habitudes au Cameroun, et ce ne sont pas les cris sporadiques de quelques responsables qui manquent, cris rapidement emportés par le vent de l’insouciance installée dans l’administration camerounaise.

Paull Biya, dépassé

Lois et loisirs

Le cadre légal ne manque pourtant pas. la fonction publique camerounaise est régie par une batterie de textes qui abordent toutes les situations et prévoient des sanctions, à l’instar du décret 94/199 du 07 octobre 1994, portant Statut Général de la fonction publique de l’Etat, modifié et complété par le décret n°2000/287 du 12 octobre 2000,  et du décret n°78/484 du 09 novembre 1978 fixant les dispositions communes applicables aux agents de l’Etat relevant du code de travail, en son ’article 9. De même, L’article 2 alinéa 1 du décret présidentiel n°93/32O du 24 novembre 1993 portant réaménagement des horaires de travail dans les administrations publiques, stipule que «la durée hebdomadaire du travail est fixé à 40 heures dans les administrations publiques et est repartie du lundi à vendredi de 7 h30 minutes à 15h30 minutes. » Toutes des dispositions sur lesquelles marchent allègrement les fonctionnaires, et parler d’absentéisme chronique comme le dit la correspondance du secrétaire général à la présidence, est même un gentil mot pour qualifier la fonction publique camerounaise, car contrairement à la  cour du roi Pétaud initiale où l’on utilisait la technologie zéro, dans la fonction publique camerounaise on a déjà développée la technologie 5 g et plus, pour le désordre. Mais comme un planteur dans son champ, il ne s’agit pas de s’arrêter au constat selon lequel les feuilles de l’arbre ont séché et sont tombées, il faut surtout regarder si les racines ne sont pas déjà pourries et au besoin si la terre elle-même n’est pas déjà souillée.

Roland TSAPI

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