Gouvernance : la corruption au bout du sifflet (2) peut-elle arriver au bout du souffle ?

Entre loi à application nulle ou partiale, et la conscience personnelle, la lutte contre le fléau tarde à trouver la vraie panacée. Dans l’intervalle, le cancer de la corruption envahi toutes les cellules de la société.

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La corruption rampante, visible sur les routes urbaines et interurbaines, pratiquée par divers corps de métier est-elle une fatalité au Cameroun, pour perdurer et résister aux sanctions et autres mesures gouvernementales prise à son encontre ? Il serait pessimiste de le dire. Ou plutôt, l’affirmer serait légitimer les méthodes utilisées jusqu’ici, qui ont pourtant montré leurs limites avec le temps, et condamner la société camerounaise à ne jamais profiter des retombées d’une bonne gouvernance. Dans le précédent éditorial nous avons relevé que la hiérarchie de la police et de la gendarmerie avait parfois fait montre d’une volonté d’éradiquer le fléau sans y parvenir.

A l’observation, la raison est que la plus part du temps, l’on laisse le problème pour s’attaquer à autre chose. La journaliste Fanny Pigeaud dans son livre « Cameroun de Paul Biya », qui relevait qu’en 2009 au  moins 599 policiers et 18 gendarmes avaient été sanctionnés pour des faits divers d’après un rapport du département d’Etat américain, remarquait aussi que « cependant, les punitions sont toujours dérisoires, elles vont de la simple suspension pour quelques mois à des changements d’affectation. En mars 2011, un commissaire divisionnaire, inspecteur à la police des polices, a seulement été relevé de ses fonctions pour avoir mis en gage son armes et des munitions chez une femme gendarme à qui il devait plusieurs millions de francs Cfa. »

Les caresses à la place des sanctions

Les deux gendarmes du peloton routier motorisé de Bonabéri Douala pris en flagrant délit de corruption  en mai 2017, avaient eu comme sanction une simple mutation dans la partie septentrionale du pays. Le faisant, le Secrétaire d’Etat à la défense en charge de la gendarmerie avait simplement déplacé le problème sans le résoudre. Si la corruption faisait partie de l’Adn de ces éléments, ils devaient continuer à la pratiquer là où ils avaient été mutés. On peut même dire que c’était une façon pour la hiérarchie de protéger ces éléments, car muter un fonctionnaire dans un autre poste ne saurait être une sanction. Les sanctions prévues pour des cas avérés de corruption sont connues. Au-delà des mesures administratives propres à chaque service, le code pénal camerounais classe la corruption dans ce qu’il dénomme « avantage illégitime », et qualifie ces actes qui ont fait leur lit sur les routes camerounaise de corruption active. L’article 134 dispose à l’alinéa 1 que « est puni d’un emprisonnement de 5 à 10 ans et d’une amende de 200 000 à 2 millions de francs, tout fonctionnaire ou agent public national, étranger ou international qui, pour lui-même ou pour un tiers, sollicite, agrée ou reçoit des offres, promesses, dons ou présents pour faire, s’abstenir de faire ou ajourner un acte de sa fonction

Loi sans application

Cela nous ramène à l’application stricte de la loi. Si un agent public, un fonctionnaire pris en flagrant délit comme cela avait été le cas de ces deux gendarmes, faisait d’abord l’objet des sanctions administratives prévues par leur statut et était ensuite remis entre les mains de la justice, qui à son tour appliquait sans complaisance la loi, cela servirait d’exemple. Et si cela était fait de manière répétitive,  de sorte que dans une unité de gendarmerie, de police ou un bureau de fonctionnaire, 4 agents se retrouvent en prison, il est évident que même les plus récalcitrants devraient se ranger. De nos jours, la société camerounaise s’est laissée convaincre qu’il n’est pas possible d’éradiquer la corruption même au niveau le plus bas de l’échelle.

Cela n’est vrai que quand on continue de mettre la loi de côté, ou de l’appliquer de manière partiale.  Cela ne prospère que dans un environnement où le laxisme et le laisser aller sont devenus la règle. Mais cela est faux si l’application de la loi est rigoureuse, sans complaisance, sans pression extérieur de la hiérarchie ou d’une relation. De manière simplifiée, si un gendarme de Bekoko interpelle un véhicule de transport et ne fait que son travail, en verbalisant dans les règles, une fois le véhicule mis en fourrière par exemple,  si le propriétaire se rend compte que malgré ses appels téléphoniques et ses « relations » il n’y a rien à faire que de se conformer, mettre son véhicule en règle et payer les frais de fourrière avant de sortir, il ne voudra plus vivre cette expérience une deuxième fois. Ils auront beau se mettre en association ou syndicats pour crier aux tracasseries, quand il leur sera démontré que ce qu’ils appellent tracasseries policières est en réalité un moyen de chantage pour se soustraire à la loi, ils vont se redresser lentement, mais sûrement.

Conscience, le fond du problème

Mais il ne faut pas se méprendre. Ce qui se passe sur les routes n’est que la face visible, une facette bien minime du phénomène. Comme l’immensité et la complexité du système ont fait penser que nul ne peut rien contre le fléau, beaucoup se sont laissés entrainer dans la corruption en se posant la question « c’est moi qui vais changer quoi ? » Au fond, la lutte contre la corruption est un combat contre soi-même, contre sa conscience. Un sursaut d’orgueil, un acte de fierté et dignité. Dans une lettre pastorale des évêques du Cameroun publiée dans la Croix du 10 avril 2013, les hommes de Dieu disaient  « Notre pays semble de fait installé dans la corruption. Chacun de nous semble obligé de corrompre ou d’être corrompu. Nous sommes comme obligés de vivre avec la corruption, de l’accepter dans notre existence quotidienne, et ainsi, nous ne faisons que la renforcer sans cesse. Il semblerait que nous ne puissions rien faire pour nous en débarrasser ». La lettre insistait surtout sur le côté personnel de ce que le pape Jean Paul II appelait « péché social »en précisant que « l’Église sait et proclame que ces cas de péché social sont le fruit, l’accumulation et la concentration de nombreux péchés personnels. Il s’agit de péchés tout à fait personnels de la part de ceux qui, bien que disposant du pouvoir de faire quelque chose pour éviter, éliminer ou au moins limiter certains maux sociaux, omettent de le faire par incurie, par peur et complaisance devant la loi du silence, par complicité masquée ou par indifférence, de la part de ceux qui cherchent refuge dans la prétendue impossibilité de changer le monde. Les vraies responsabilités sont donc celles des personnes», affirmaient-ilsComme quoi chacun devrait d’abord faire face à sa propre conscience dans ce processus de lutte contre la corruption, en commençant par faire sa toilette intérieure. Comme dit le proverbe, fait ce que doit, advienne que pourra. 

Roland TSAPI

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