Gouvernance : 6 avril 84, le jour où la moralisation a pris un coup

Arrivée au pouvoir avec sans doute de bonnes intentions, le 2eme président la république a changé littéralement sa vision pour le pays après le coup d’Etat manqué à peine trois mois après son élection

Il y 38 ans, le 6 avril 1984, l’histoire du Cameroun a basculé, après une tentative de coup d’Etat qui visait à renverser le pouvoir en place. Le président Paul Biya avait pris les rênes depuis deux ans à peine, suite à la démission du président Ahmadou Ahidjo. Les analystes politiques estiment que c’est depuis lors qu’il s’est rétracté et a développé une méfiance aiguë à l’endroit de son prédécesseur et tous ceux qui lui étaient proches, a abandonné son idéologie  politique contenue dans l’ouvrage « Pour le libéralisme communautaire » encore en chantier à l’époque et qui sera publié 3 ans plus tard, en 1987, pour ne plus se consacrer qu’à la conservation du pouvoir.

Paul Biya prête serment le 6 novembre 1982

Les acteurs clés de l’époque, dans divers témoignages, situent le contexte. Après la première prestation de serment de Paul Biya comme président de la république le 6 novembre 1982, il axe sa politique sur une sorte de rupture dans la continuité et promet: «mon illustre prédécesseur n’a jamais failli à ce devoir, je n’y faillirai point. » Il rend d’ailleurs un vibrant hommage à celui qu’il appelle encore « Digne et prestigieux fils de ce pays, père de la nation camerounaise, artisan de son unité et de son développement », et assureune loyauté sans faille,en disait : « il n’y a sûrement pas meilleure manière de lui témoigner notre sympathie et notre loyalisme que de suivre son exemple, de suivre ses pas. Aussi, dans le cadre de ce serment, j’entends situer l’action des années à venir sous le double signe de l’engagement et de la fidélité. » Entre l’ancien et le nouveau président, c’était encore le parfait amour, les éloges, la reconnaissance. Mais Ahidjo avait quitté le pouvoir et gardé les rênes du parti, il restait dans la logique selon laquelle  le parti a une préséance sur l’Etat, définit la politique de la nation. Il entendait de ce fait dicter la conduite à tenir à Paul Biya. Il y eut même des disputes sur l’ordre de protocole lors des événements, Ahidjo en tant que président du parti estimant que Paul Biya Chef de l’Etat devait arriver le premier et attendre de le recevoir. Les relations se refroidissent rapidement entre les deux, et au cours d’une dispute, Ahidjo aurait rappelé à Paul Biya que c’est lui qui lui a donné le pouvoir, lui demandant s’il a déjà gagné une élection. La dernière élection avait eu lieu le 5 avril 1980, remportée par Ahidjo seul candidat avec 100% de suffrage. Le mandat courait encore jusqu’en avril 1985, celui que Paul Biya devait achever, mais il décida d’anticiper l’élection présidentielle qui eut lieu le 14 janvier 1984. Seul candidat aussi, il est élu à son tour avec 100% des suffrages valablement exprimés. En prenant son propre mandat et avec le même score, il se libérait alors de l’emprise d’Ahmadou Ahidjo, et pouvait désormais affirmer détenir son pouvoir du peuple camerounais et non plus d’un homme.

Rupture

La rupture est désormais consommée. Même si en surface les deux font encore semblant de s’entendre, il s’agit juste des usages politiques. Paul Biya assume désormais sa présidence et son pouvoir, après avoir prêté serment pour la deuxième fois. Il annonce la rigueur et la moralisation. Est-ce à dire qu’avec son illustre prédécesseur et « père de la nation » il n’y avait pas de rigueur et de moralisation ? Cette rupture dans l’idéologie politique peut-elle avoir été perçue chez Ahidjo et ses partisans comme une insulte ? Toujours est-il qu’entre le 14 janvier 1984, date de l’élection, et le 6 avril de la même année, c’est-à-dire en moins de 3 mois, beaucoup d’eau a coulé sous le pont du pouvoir. 79 jours seulement après avoir été élu, Paul Biya essuie un coup d’Etat. Les témoins racontent que dans la nuit du 6 avril les éléments de la garde républicaine, celle laissée par Ahidjo, occupent les points stratégiques de la ville de Yaoundé. La radio nationale est prise et diffuse la musique de l’armée depuis le matin. A 10h l’antenne est ouverte aux mutins qui s’adressent à la nation. Extrait de leurs discours «L’armée nationale vient de libérer le peuple camerounais de la bande à Biya, de leur tyrannie, de leur rapine incalculable, inqualifiable. Oui, l’armée a décidé de mettre fin à la politique criminelle de cet individu contre l’unité nationale de notre pays. En effet, le Cameroun vient de vivre, au cours de ces quinze derniers mois qu’a duré le régime Biya, les heures les plus noires de son histoire. Son unité mise en péril, sa prospérité économique compromise, la réputation ternie…. Chers compatriotes, vous avez tous été témoins de l’horrible comédie jouée par le pouvoir défunt, qui se permettait de parler de libéralisme, de démocratie et d’intégration nationale, alors que chaque jour son action bafouait de façon scandaleuse ces hautes valeurs».

Depuis cette année-là, la protection et la conservation du pouvoir seraient devenues l’une des priorités du régime du Renouveau. Le pouvoir que Paul Biya avait failli perdre 79 jours seulement après sa première élection, il a pu le conserver pendant 40 ans déjà, tout en rappelant à qui veut l’entendre, que « ne dure pas au pouvoir qui veut, mais qui peut »

Protection du pouvoir

Mais l’initiative devait être celle de la garde républicaine seule, qui trouva en face l’armée régulière. Mieux armée et bénéficiant de nombreux hommes, sous la conduite de ses chefs dont l’identité varie selon les sources et les témoignages, elle sauva le pouvoir de Paul Biya qui le lendemain s’adressa à la nation assurant que «le calme règne sur toute l’étendue du territoire national». Calme sur le territoire, mais remue-ménage dans les casernes. Paul Biya procéda à une purge en bonne et due forme de l’armée et de la garde républicaine, au même moment où des officiers et autres soldats, de même que des personnalités civiles étaient mis aux arrêts, tous soupçonnés d’être à la solde de l’ancien président pointé du doigt comme le cerveau du putsch. Les procès des accusés eurent lieu à Yaoundé, Mbalmayo et Mfou jusqu’en mai 1984, à l’issue desquels plusieurs dizaines de personnes seront exécutées, d’autres condamnées à mort avant de voir leurs peines commuées en détention. Ahidjo lui-même, absent du pays sera condamné par contumace. Il était passé de l’illustre prédécesseur à sinistre prédécesseur, banni et vomi. Depuis cette année-là, la protection et la conservation du pouvoir seraient devenues l’une des priorités du régime du Renouveau. Le pouvoir que Paul Biya avait failli perdre 79 jours seulement après sa première élection, il a pu le conserver pendant 40 ans déjà, tout en rappelant à qui veut l’entendre, que « ne dure pas au pouvoir qui veut, mais qui peut »

Roland TSAPI

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