Gestion publique : le mal être de l’équilibre régional

Introduite dans la législation camerounaise pour favoriser l’intégration de toutes les composantes de la nation, cette notion peine à être appliquée dans le concret, avec des contre-exemples expulsés depuis le sommet de l’Etat. Cette application à géométrie variable est devenue une source de tension au sein des communautés,

Equilibre régional. C’est une notion introduite dans la législation camerounaise depuis 1975, par le décret n° 75/496 du 3 juillet 1975, modifié 7 ans plus tard par le décret n° 82/407 du 7 septembre 1982. Elle prévoit  que la répartition des places pour les concours de la fonction publique tienne compte de la « région d’origine » des parents. Chacune des 10 régions a droit à un quota dont le total correspond à 98% des places prévues, et 2% sont réservés aux anciens militaires. Dans les détails, pour un concours administratif, la région du Centre a droit à 15 %, le Sud 4 %, l’Adamaoua 5 %, l’Extrême-Nord 18 %, le  Nord 7 %, l’Est 4 %, le Littoral 12 %, le Nord-Ouest 12 %, l’Ouest 13 %, le Sud-Ouest 8 % et les anciens militaires 2 %. Concrètement au concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure de Maroua par exemple, s’il y a 100 places disponibles, on devrait avoir à la rentrée 15 élèves du Centre, 4 du Sud, 5 de l’Adamaoua, 18 de l’Extrême-Nord, 7 du Nord, 4 de l’Est, 12 du Littoral, 12 du Nord-Ouest, 13 de l’Ouest, 8 du Sud-Ouest et 2 enfants d’anciens militaires.

Décret difficile d’application

Un amphithéâtre de l’ENS Maroua

Cet exemple de l’Ecole normale supérieure de Maroua n’est pas pris au hasard, il est en effet illustratif des difficultés d’application à la lettre des termes de ces dispositions réglementaires. Dès son ouverture en 2008, un concours de recrutement avait été lancé pour 2200 places disponibles. Les résultats publiés avaient, d’après le ministère de l’Enseignement supérieur, attribué 828 places aux ressortissants des 3 régions septentrionales réunies, soit 37% du total, et ce contre les 30% qui leur revenaient dans la distribution faite dans le décret. Ce chiffre n’a pour autant pas satisfait l’élite du Grand Nord, qui s’est ouvertement offusquée et plaint de ce que le vœu du président de la république « d’offrir une université aux fils du septentrion a été dévoyé », selon les propos d’un député du Diamaré cité dans un article du quotidien Mutations du 10 décembre 2008. A la suite de cette revendication, 6 jours avant noël, le 18 décembre 2008, le cadeau du président de la république était inespéré. Sur sa recommandation, une liste additive de 4855 candidats, tous ressortissants des trois régions du septentrion, était affichée. En réalité, le jury spécial mis sur pied à cet effet était simplement allé exhumer tous les dossiers des candidats originaires de ces trois régions pour les déclarer admis, sans exclusive. Au total ils étaient 5615 candidats ressortissants des régions de l’Adamaoua, du Nord et de l’Extrême Nord finalement admis dans les cycles A et B de l’Ecole normale supérieure (Ens) de Maroua pour le compte de la prochaine année académique, pour 2200 places au départ. Tous les compteurs avaient explosé, le décret de répartition des quotas avait été mis entre parenthèses.

Quelle logique avait guidé il y a 14 ans l’admission des candidats à l’Ens de Maroua ? Et pour le cas des entreprises publiques la nomination des dirigeants eux-mêmes respecte-t-elle ces quotas, Et sinon, une fois en poste, n’est-il pas normal que la même logique qui a guidé leurs nominations soit appliquée dans le choix du personnel ? Pourquoi s’attendre à ce que la poule produise les œufs du canard ?

Duplication des méthodes

Fredinand Ngoh Ngoh, Sgpr. Entre le sommet et la base, qui blâmer

Des exemples démontrant que dans la gestion quotidienne de l’Etat, il est difficile de mettre en application ces principes sont légion. Mais la question continue de nourrir des revendications, orientées selon le vent et les intérêts des uns et des autres. Le 26 avril 2022, le Secrétaire général de la présidence de la République Ferdinand Ngoh Ngoh,  adressait une correspondance au directeur général de  la Société de développement du coton (Sodecoton), Mohamadou Bayero, pour lui signifier que la présidence de la République a reçu des dénonciations mettant en cause, la conduite, par les organes dirigeants de la Sodecoton, d’une politique de gestion des ressources humaines qui serait dommageables à l’unité nationale, à la stabilité du climat social et à un retour durable à la performance au sein de cette entreprise. En des termes diplomatiques, le SgPr rappelait simplement que dans l’entreprise, les recrutements ne respectaient pas la notion d’équilibre régional. Ce à quoi le Dg de la Sodecoton a répondu le 6 mai 2022 : « Sur le sujet, spécifiquement convoqué, je me dois de vous assurer de ce que les organes dirigeants de la Sodecoton se sont toujours efforcés de se conformer aux règles de bonne gouvernance et de prise en compte des exigences des équilibres régionaux, si chers à monsieur le président de la République. Il peut néanmoins être admis, avec quelque indulgence, que certaines contraintes, découlant de l’environnement sociologique de la société, aient pu donner de fausses impressions et susciter les accusations qui vous ont été soumises. »  Saisissant le problème plus globalement, le Sgpr est revenu à la charge le 16 juin 2022, en s’adressant cette fois au secrétaire général des services du Premier ministre, à qui il demandait de répercuter à son patron les « très hautes instructions » du Chef de l’Etat, concernant la rationalisation de la gestion des ressources humaines dans les Etablissements et entreprises publics. « En raison d’un certain nombre d’abus qui ont été constaté en la matière, écrit-il, le chef du gouvernement devra dorénavant, en liaison avec les départements ministériels de tutelle, veiller à ce que les résolutions des Conseils d’administration concernant les organigrammes et les nominations des directeurs et assimilés dans les sociétés à capital public soient, à compter de la notification des présentes instructions, soumises à l’approbation préalable de monsieur le président de la république…(que) Les recrutements et la gestion du personnel dans les entreprises et établissements publics respectent les exigences d’équilibre et de représentativité des différentes composantes sociologiques de la nation. » Cette  sortie du Secrétaire général de la présidence de la république, est un aveu de perte de confiance : la présidence de la république ne fait plus confiance aux dirigeants des entreprises et établissements publics dans la mise en pratique de la politique de l’équilibre régionale. Mais une question subsiste : le mal ne vient-il pas du sommet ? Quelle logique avait guidé il y a 14 ans l’admission des candidats à l’Ens de Maroua ? Et pour le cas des entreprises publiques la nomination des dirigeants eux-mêmes respecte-t-elle ces quotas, Et sinon, une fois en poste, n’est-il pas normal que la même logique qui a guidé leurs nominations soit appliquée dans le choix du personnel ? Pourquoi s’attendre à ce que la poule produise les œufs du canard ?

Roland TSAPI

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