Gestion publique : 29 ans d’attente du Sigipes

Les problèmes d’intégration et de reclassement soulevés par le mouvement On a trop supporté ne ferait plus l’objet des promesses si le logiciel de gestion du personnel n’était pas victime du clientélisme des marchés publics

Joseph Lé, ministre de la Fonction Publique. Que de promesses!

Le ministre de la Fonction publique, Joseph Lé, a effectué une visite à Douala le 16 mars 2022, où il est allé à la rencontre des élèves professeurs de l’Ecole normale supérieure de l’enseignement technique (Enset). D’après le quotidien national Cameroon Tribune, il est allé informer les futurs enseignants des mesures prises par le Chef de l’Etat et mises en œuvre par le gouvernement, relatives au traitement des dossiers d’intégration à la fonction publique. A l’en croire, la constitution du dossier d’intégration se fera à partir de l’école, la plupart des éléments seront numérisés et directement acheminés au ministère de la Fonction publique via les délégations régionales, évitant ainsi le parcours sinueux et long du passé. « Le jeune lauréat devenu fonctionnaire ne devra plus attendre deux ou trois ans pour entrer en possession de son salaire » dit-il, en insistant sur la célérité dans le traitement des dossiers. Le même discours a été tenu aux élèves professeurs de l’Enset d’Ebolowa le 21 mars 2022, après ceux de Buéa et avant ceux des autres régions où les élèves professeurs sont formés. De l’accélération des procédures d’intégration dans la fonction publique, le ministre Joseph Lé en parle depuis le 2 mars 2018 qu’il est à la tête de ce département ministériel qui gère le personnel de l’Etat. Dans une interview accordée au même journal le 2 avril 2019, il indiquait qu’aux nouveaux responsables nommés dans son ministère, il avait prescrit de mettre l’accent sur l’amélioration de la qualité de service, la célérité dans le traitement des dossiers, et précisant qu’il faisait la finalisation du Sigipes II.  Et 15 jours plus tard, le 17 avril 2019, il était en concertation avec les responsables du ministère des Finances et de la société SAP pour envisager de nouvelles stratégies, relatives à la relance de ce projet. Ils échangeaient sur les différentes pistes pouvant conduire au déploiement effectif de ce progiciel qui permettra la gestion administrative des ressources humaines et de la solde de l’Etat du Cameroun, et devrait être fonctionnel dans les meilleurs délais possibles. Des délais qui à date restent impossibles.

Ce marché de Sigipes est en réalité l’un des gros scandales que traîne le gouvernement du renouveau. Avant Joseph Lé, son prédécesseur au ministère de la Fonction publique Michel Ange Angouing avait fait la promesse ferme en 2014,

Gouffre à sous

Sigipes, ce logiciel serpent de mer

Il faut rappeler que le Sigipes, acronyme de Système Informatisé de Gestion Intégrée du Personnel de l’Etat et de la Solde, est une application informatique dont la réalisation a démarré en 1994 avec pour ambition de servir à la gestion de la carrière des personnels de l’Etat. Après sa mise en service, le fonctionnement a révélé ses limites  a connu une longue période d’interruption, et le gouvernement pensait déjà à se deuxième version qui sera corrigée. Le site d’information investiraucameroun retrace l’historique de ce produit qui a déjà englouti 8 milliards au moins, sans résultat. D’après le média, la conception Sigipes II a été finalement confiée à l’entreprise tunisienne Simac (Société de l’informatique de management et de communication) le 17 mai 2021. L’entreprise avait un délai de 24 mois pour livrer le logiciel, pour un montant de 4,2 milliards de FCFA. Ce marché de Sigipes est en réalité l’un des gros scandales que traîne le gouvernement du renouveau. Avant Joseph Lé, son prédécesseur au ministère de la Fonction publique Michel Ange Angouing avait fait la promesse ferme en 2014, qu’il sera livré en 2016, mais sera obligé d’admettre au cours du conseil de cabinet du 30 mars 2017, l’incapacité du consortium Cameroun Audit Conseil-CBL Consulting, l’adjudicataire du contrat, à respecter ses engagements contractuels. Philémon Yang, Premier ministre de l’époque, commande un audit le 30 mars 2017 pour voir clair dans cette affaire qui était supposé éviter à l’Etat des pertes dans les salaires fictifs et lui permettre d’éviter des situations d’intégration et de reclassement des personnels que dénoncent depuis le 21 février 2022  le mouvement « On a trop supporté. » A cette date du 30 mars 2017, 7 milliards 600 millions de francs cfa avaient déjà été engloutis dans ce projet, sur financement de l’Union européenne.

Près de 8 milliards s’étaient ainsi envolés, et on ne sait non plus de qu’est devenu le consortium Cameroun Audit Conseil-CBL Consulting. Le marché a été re attribué aux tunisiens pour 4 milliards 200 millions supplémentaires, avec un autre délai de 24 mois, soit jusqu’en mai 2023. On sera ainsi à 29 ans que le Cameroun court derrière un logiciel de gestion du personnel de l’Etat, et 11 milliards 800 millions de francs cfa dépensés !

Serpent de mer

Quatre mois après sa prise de fonction, Joseph Lé indiquait au cours d’un Comité interministériel d’examen des programmes (Ciep), le 17 août 2018 à Yaoundé, que « S’agissant du Sigipes II, un travail a été fait et les conclusions ont été transmises à qui de droit, et nous attendons les nouvelles orientations de la hiérarchie à cet effet. » Deux années passées encore, et le 28 juillet 2020, au cours de la première session du Comité chargé de l’assistance du prestataire, du suivi et du contrôle de la mise en œuvre du Sigipes 2, le ministre déplorait « Il est clairement apparu que les bases sur lesquelles reposait la première phase de ce projet d’envergure étaient particulièrement fragiles. Le choix du prestataire s’est avéré peu judicieux, puisque le consortium retenu s’est disloqué avant le début de la phase opérationnelle, et l’expertise dans le domaine requis de la partie restante était sujette à caution. Sa défaillance n’aura donc pas été une surprisele mauvais départ du Sigipes 2 était aussi dû aux manquements du cahier des charges (…) qui a cruellement souffert du déficit d’expertise et de vision de ses rédacteurs ». Près de 8 milliards s’étaient ainsi envolés, et on ne sait non plus de qu’est devenu le consortium Cameroun Audit Conseil-CBL Consulting. Le marché a été re attribué aux tunisiens pour 4 milliards 200 millions supplémentaires, avec un autre délai de 24 mois, soit jusqu’en mai 2023. On sera ainsi à 29 ans que le Cameroun court derrière un logiciel de gestion du personnel de l’Etat, et 11 milliards 800 millions de francs cfa dépensés ! Si jamais ce délai est respecté, il y aura alors, mais alors seulement à ce moment-là espoir que le traitement des dossiers des fonctionnaires se fasse avec célérité, si tant est que le gouvernement compte sur ce logiciel. En attendant, les promesses du ministre de la Fonction publique aux élèves professeurs risquent d’être des promesses. Sans compter qu’elles s’adressent à des personnes qui n’ont encore rien demandé, alors que les mécontents… attendent toujours.

Roland TSAPI

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