Gaz domestique : opacité dans l’approvisionnement

Les pénuries constatées dans la distribution du gaz domestique tirent leurs sources dans une discrimination opérée au niveau de l‘approvisionnement des marketers. Le non-respect des quotas et la non-priorisation des entreprises locales guident aussi les opérations.

La distribution du gaz domestique au Cameroun a été pendant plusieurs années dominée par la  Société camerounaise de transformation métallique (Sctm), société qui avait démocratisé et introduit dans les ménages ce produits jadis réservé à quelques privilégiés en mesure de se procurer une bouteille dans une station-service. L’entreprise avait surtout mis sur pied un système de distribution qui permettait que la bouteille vienne trouver la ménagère là où elle se trouve. En conséquence, la majorité des ménages s’est trouvée inondée, dans une société où la modernisation imposait de nouvelles habitudes, et la dépendance s’est même vite  créée. Le mariage entre la société et les ménages était cependant sans nuages, la société, stimulée par la demande toujours croissante, étant déterminée à tirer le meilleur profit de la situation. Et puis subitement la brume s’installa. Le gaz Sctm était introuvable, et les autres marketers qui s’étaient lancés sur le marché refusaient de changer leurs bouteilles. C’était de bonne guerre, il ne fallait pas favoriser son concurrent. Beaucoup de ménages étaient contraints d’acquérir une deuxième et même une troisième bouteille, pour faire face à des pénuries inexpliquées. L‘Etat du intervenir pour sauver les ménages de ces dépenses extra, par l’arrêté du 12 janvier 2009 fixant les modalités, les règles techniques et de sécurité relatives à l’implantation, l’aménagement et l’exploitation des dépôts de stockage et des centres emplisseurs de gaz de pétrole liquéfié. Cet arrêté instaurait  l’interchangeabilité, une opération qui consiste à échanger une bouteille vide de GPL d’une marque contre une bouteille vide d’une autre marque, de même type et de même charge nominale entre marketers. L’article 21, al.1 stipule que «la mise en œuvre de l’interchangeabilité des emballages de GPL se fait dans le cadre d’un accord formel entre parties concernées, et conformément aux dispositions réglementaires en vigueur». L’alinéa 2 prévoit que l’accord doit être amplié au ministère chargé du Commerce et porté à la connaissance du public. Mais le problème ne fut pas résolu, la prétendue pénurie était due à une pratique discriminatoire opérée à l‘approvisionnement des marketers, à la faveur de l’entrée de nombreux concurrents sur le marché, avec pour incidence des batailles souterraines, qui sont loin de se terminer.

Discrimination

Ce sont ces dysfonctionnements que continue de dénoncer la doyenne des  entreprises de distribution du gaz domestique a Sctm, qui courant septembre 2022, a saisi le ministre du Commerce pour dénoncer l’opacité dans la gestion des stocks, l’arbitraire et la pratique discriminatoires au dépôt de la Société Camerounaise des dépôts pétrolier à Douala. L’article 10 alinéa 4 de l’arrêté N° 024/PM/CAB du 13 février 2008 précise « la répartition des quantités de GPL mises à la consommation est faite au prorata de la part de marché détenue par chaque marketer », mais l’entreprise s’étonne en ces termes: « Alors que notre part de marché est supposée être de 22% au 30/03/2022, pour des  raisons par nous inconnues, nous n’avons jamais été approvisionnés à cette hauteur depuis le mois d‘Avril jusqu’à nos jours malgré la présence des produits dans les dépôts de stockage, alors qu’il est constant et connu de tous que notre consommation mensuelle est de trois milles tonnes minimum. Comment comprendre que des fois quand nous arrivons à la SCDP pour nous approvisionner, les agents de cette entreprise nous laissent entendre que le produit disponible est prioritairement destiné à un Etat voisin sur très haute instruction tout ceci au détriment des marketers locaux ? » Des interrogations soutenue également par l’article 11 alinéa 3 de l‘arrêté du Premier ministre, selon lequel « la priorité de livraison et de stockage est réservée aux produits destinés à la consommation intérieure et en particulier à ceux provenant de la raffinerie par caboteur.»  

Mais combien de managers n’ont pas eu la même force pour tenir, combien sont-ils qui ont dû fermer l’entreprise et partir à l’étranger pour certains, à cause des pratiques qui dissuadent et découragent ? Comment faire éclore l’économie camerounaise dans un climat des affaires infecté de pratiques contre-productives?

Patriotisme

Pourquoi une entreprise locale ne serait pas fournie suivant ses quotas mérités, pourquoi donnerait-on priorité à une livraison extérieure, alors que le marché local n’est pas satisfait ? Au-delà des pratiques discriminatoires dénoncées par cette entreprise, par ailleurs loin d’être isolée dans ce cas, se pose le problème plus général du patriotisme économique et de l‘encadrement des entreprises locales. Dans les années 2010, la Sctm faisait déjà office de la plus importante compagnie de distribution de gaz domestique en Afrique centrale, avec une prédominance sur le marché camerounais, si abstraction est faite des multinationales pétrolières avec des stations-service disséminées sur le territoire. Elle était bien partie pour être le fleuron du domaine dans la sous-région, avec sans doute des retombées sur le marché de l’emploi au Cameroun, n’eut été également l’embargo que lui avait alors imposé son fournisseur Tradex, qui réclamait des impayés. Ce alors qu’en date du 05 novembre 2015, le ministre de l’Eau et de l’énergie à l’époque, Basile Atangana Kouna signait une lettre circulaire de recadrage adressée à tous les acteurs du secteur, précisant «  Pour ce qui est enfin, de la  suspension d’un marketer, vous voudriez bien noter qu’elle relève de la compétence du ministre en charge des produits pétroliers. Ainsi, au cas où les partenaires stratégiques du secteur pétrolier aval tel que la Sonara, la Csph, la Scdp, le Pad et un marketer importateur, ont des cas de défaut de règlement de leurs factures et/ou des ordres de recettes qu’ils ont émis à faire valoir contre un marketer, ceux-ci en saisissent le ministre chargé des produits pétroliers. » La Sctm ne put sortir de cette situation et relever la tête que grâce à l‘entregent de son jeune directeur Ludovic Sielienou. Mais combien de managers n’ont pas eu la même force pour tenir, combien sont-ils qui ont dû fermer l’entreprise et partir à l’étranger pour certains, à cause des pratiques qui dissuadent et découragent ? Comment  faire éclore l’économie camerounaise dans un climat des affaires infecté de pratiques contre-productives? Autant de questions que devrait se poser le politique, assoiffé de l’émergence en 2035, au risque de se retrouver à cet horizon, comme la Cigale de Jean de Lafontaine qui avait passé son temps à chanter au lieu de semer, et au moment de manger, la fourmi lui demanda de danser !

Roland TSAPI

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