Gaz domestique : la pénurie voulue

Nanti en ressources gazières au-delà des volumes espérés par d’autres pays, le Cameroun ne parvient pas toujours à se mettre à l‘abri des pénuries. La principale raison étant la dépendance vers l‘extérieur pour un produit qu’il arrive paradoxalement à exporter. Faute d’anticipation et de vision, les populations sont ainsi victimes de constants rationnements, au-delà du prix hors de portée

Le 10 mai 2022, un article du quotidien gouvernemental camerounais Cameroon tribune disait : « alors que la plupart des pays importateurs de gaz subissent les effets de la crise ukrainienne mettant en péril l’approvisionnement, le Cameroun n’a pas de grands soucis à se faire pour l’instant. Jusqu’ici le pays s’en sort plutôt bien et pour cause : le développement de son secteur gazier enregistre des résultats satisfaisants. La Société nationale des hydrocarbures (Snh)… indique que les réserves de gaz naturel du Cameroun sont estimées à 177,04 milliards de mètres cubes et qu’avec les compagnies internationales, plusieurs projets sont mis en œuvre pour valoriser ces ressources. » Le quotidien gouvernemental rassurait ainsi l’opinion sur la disponibilité de cette ressource naturelle. A raison, car un mois plutôt, en avril 2022, la Société nationale des Hydrocarbures elle-même publiait sur son site internet des chiffres clés, selon lesquelles la production gazière nationale était de 876,33 millions de m3, et que la quantité de gaz naturel liquéfié (GNL) vendue à l’international était de 22 521 210 millions de British Thermal Unit (BTU), soit 973 682 m3 (contre 809 352 m3 en 2021)

Selon la SNH, les réserves de gaz naturel du Cameroun avaient été réévaluées à la hausse, passant de 144 milliards à 154 milliards de mètres cubes

Potentiel

Exploration gaz

Retour en arrière de 7 ans. Nous sommes le 30 juin 2015, quand le Port autonome de Kribi informait à travail son portail internet que le gouvernement camerounais avait annoncé un accord sur les clauses commerciales et les conditions de la mise en valeur de son projet d’exportation du gaz naturel liquéfié au Cameroun, suite au protocole d’accord scellé, à cet effet en 2014, avec la société nationale des hydrocarbures (SNH) et Perenco Cameroun. Cette installation industrielle portait sur l’exploitation de 500 milliards pied-cubes de réserves de gaz naturel, sur le champ gazier de Kribi, dans la région du Sud du Cameroun, pour son exportation vers les marchés mondiaux, via l’usine flottante dénommée ​”​Hilli Episeyo ». La production se faisait au rythme de 1,2 million de tonnes de gaz naturel liquéfié par an, représentant environ 50% de la capacité nominale du navire-usine sur une période de huit ans. Selon la SNH, les réserves de gaz naturel du Cameroun avaient été réévaluées à la hausse, passant de 144 milliards à 154 milliards de mètres cubes. Cette hausse de 10 milliards de mètres cube fait suite à de nouveaux travaux d’exploration effectués dans certains champs pétro-gaziers du pays par des opérateurs sous contrat avec l’Etat du Cameroun. Cette augmentation des réserves de gaz naturel survenait après l’explosion de la production de cette ressource naturelle dans le pays, depuis le début de l’année 2014. Selon les statistiques de la SNH, la production gazière du Cameroun « s’est établie à 4343,4 millions de pieds cubes sur les quatre premiers mois de l’année 2014, contre 93,4 millions de pieds cubes pour la même période en 2013 ». A fin octobre 2014, avait alors indiqué la société au sortir de son Conseil d’administration du 2 décembre 2014, la production gazière avait de nouveau connu une augmentation de 124% à 9 160 millions de pieds cubes par rapport à la même période en 2013. Cette embellie du secteur gazier, soulignait la SNH, le Cameroun la devait au champ Sanaga Sud, dont la production est sans cesse croissante, et au champ Logbaba, dont l’exploitation par la société Rodeo Development, filiale de la britannique Victoria Oil & Gas, a donné lieu à la mise en service, en novembre 2014 dans la ville de Douala, de la toute première unité de traitement du gaz naturel d’Afrique subsaharienne. »

Ainsi, avec tout le potentiel gazier vanté au quotidien, l’exploitation constamment en hausse, le Cameroun en arrive à la pénurie, parce que dépendant de l’extérieur pour une ressource énergétique disponible localement. A qui profite les transactions en haute mer ! En tout état de cause, la pénurie du gaz qu’a connu le Cameroun pour une énième fois en octobre 2022, ne risque pas d’être la dernière, puisqu’elle ne tient qu’à l’absence de vision, au déficit d’anticipation dont font preuve les gouvernants. Et si les leçons ne sont pas tirées et les responsabilités établies, les mêmes causes produiront les mêmes effets, ou plutôt, le même système produira le même résultat.

Approvisionnement

Sans se perdre dans les chiffres compliqués et les expressions réservées aux experts du domaine, la situation peut être simplifiée en ces termes : le Cameroun a du gaz pour approvisionner toute l’Afrique pendant un nombre incalculable d’années, le Cameroun produit du gaz et en vend à l’extérieur, la production du gaz va croissante au Cameroun chaque année, les réserves en gaz du Cameroun, évalués à 154 milliards de mètres cube en 2015, sont estimées à 177,04 milliards en 2022, le Cameroun est en mesure de construire des adductions de gaz comme les adductions d’eau, et brancher tous les ménages du pays sur le réseau, faire en sorte que la consommation se fasse comme pour l’eau et l’électricité. En la matière, le Cameroun pourrait être le maitre de la sous-région, et dicter sa loi à l’Afrique sub-saharienne comme la Russie dicte sa loi à l’Europe avec son gaz. Hélas pourrait-on s’exclamer, qu’est ce qui n’a pas marché ! C’est avec un pincement au cœur et une mélancolie nostalgique, que l’on apprenait dans la rue mi-octobre 2022, chez les distributeurs de gaz au cours de la pénurie, que l’explication qui leur avait été servie était que le bateau n’avait pas accosté. Information confirmée le 20 octobre par la directrice générale de la Société Camerounaise de dépôts pétroliers, Véronique Moampea Bio, qui annonçait l’arrivée d’un tanker-emplisseur de 4000 tonnes métriques de gaz, équivalent à 128 000 bouteilles : « Nous venons de traverser une situation assez difficile qui nous a plongé dans la pénurie. Cette pénurie est liée à plusieurs facteurs administratifs, financiers ou techniques. Mais le message que nous voulons passer, c’est celui de rassurer les populations de ce qu’après quelques jours de pénurie de gaz domestique, nous sommes de nouveau approvisionnés. » Ainsi, avec tout le potentiel gazier vanté au quotidien, l’exploitation constamment en hausse, le Cameroun en arrive à la pénurie, parce que dépendant de l’extérieur pour une ressource énergétique disponible localement. A qui profite les transactions en haute mer ! En tout état de cause, la pénurie du gaz qu’a connu le Cameroun pour une énième fois en octobre 2022, ne risque pas d’être la dernière, puisqu’elle ne tient qu’à l’absence de vision, au déficit d’anticipation dont font preuve les gouvernants. Et si les leçons ne sont pas tirées et les responsabilités établies, les mêmes causes produiront les mêmes effets, ou plutôt, le même système produira le même résultat.

Roland TSAPI

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