Gabegie: les fonctionnaires et l’argent de la république

Les détournements des deniers publics continuent de faire flores chez les fonctionnaires, malgré la batterie de mesures prises. Pas que ces mesures ne sont pas efficaces, mais parce que les habitudes sont déjà installées et entretenues depuis le haut

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Depuis le 22 janvier 2020, le ministère des finances du Cameroun a révélé un autre scandale de détournement de deniers public dans ses services. 33 milliards de francs Cfa détournés  entre novembre et décembre 2019, et 64 personnes impliquées. L’information était disponible sur la page facebook du ministère que dirige Louis Paul Motaze, engagé depuis son entrée au gouvernement dans une opération d’assainissement du fichier solde de l’Etat. Selon la mission du Comité de contrôle des soldes, pensions et rappels qui a permis de découvrir le pot aux roses,  les montants détournés  oscillent entre 30 millions et 04 milliards FCFA par personne. Comme mode opératoire, ces fonctionnaires créaient de faux matricules et de faux dossiers de soldes et de pensions. Ensuite, ils versaient ces immenses sommes d’argent à leurs complices, lesquels selon l’enquête, leur reversaient 50% du montant indûment perçu.

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Vol sur la souffrance

Ces informations donnent froid au dos, pour qui connait les souffrances des Camerounais. Pendant que des enfants du pays qui ont passé une bonne partie de leur vie à user leurs vêtements sur les bancs de l’école, au point d’obtenir des doctorats et Phd passent des nuits à la belle étoile pour demander leur intégration et prise en charge au fichier solde de l’Etat, pendant que des enseignants des lycées et collèges, sortis des écoles de formation sont obligés de faire des cours de vacations pour 30 000 francs cfa par mois, au point d’y laisser leur vie, pendant que les malades bloquent l’entrée de l’hôpital général dans la capitale politique  pour réclamer les soins de dialyse, pendant que les enfants sont assis sur les morceaux de bois en plein air pour apprendre l’alphabet écrit sur des bouts de cartons accrochés sur un arbre  dans les zones reculées du pays, alors que ces enfants se désaltèrent dans les mêmes flaques d’eau que les animaux, il y en a d’autre Camerounais qui prennent autant de liberté avec l’argent de l’Etat. 33 milliards de francs détournés en deux mois !

Cupidité programmée dans la société

De quoi se demander simplement comment certains Camerounais en sont arrivés à un tel niveau d’inconscience et de cupidité. Mais on aura beau faire la psychanalyse pour évaluer l’état mental des auteurs de tels actes, on aura beau dire comme chez les bantous qu’ils sont sûrement victimes d’un mauvais sort, mais la conclusion est que des Camerounais ne se laissent aller à ce type de folie que parce que l’environnement s’y prête,  et les conditions favorables. Au-delà de la permissivité du système qui permet que de telles opérations soient possibles, et ce malgré des milliards déjà engloutis dans l’achat des logiciels de gestion du fichier solde de l’Etat, ces monstrueux détournements ne continuent que parce que la société camerounaise offre un cadre qui favorise les folles dépenses.

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Dans une conversation privée, un Camerounais ayant fait des voyages hors du pays, confessait à son ami que quoi qu’on dise, le Cameroun est un pays de liberté. Il expliquait qu’une fois dans un pays étranger, il a commandé une bière, et en bon Camerounais il ne voulait pas s’arrêter à une seule. Quand il a commandé une deuxième, on lui a gentiment, poliment mais fermement répondu qu’on ne servait pas plus d’une bière à un client. Cette réponse l’a presque réveillé et ramené sur terre, il a compris qu’il n’était pas au Cameroun où il a la liberté de boire à volonté, sans être inquiété et sans que le vendeur ne lui oppose un refus. Mais en fait de liberté, il s’agit plutôt de libertinage, qui caractérise la société camerounaise aujourd’hui. La raison de ce libertinage est simple, à l’ère du renouveau, les dirigeants ont résolument décidé de plier la loi, la mettre dans les tiroirs, et se donner une nouvelle loi, celle de l’enrichissement tous azimuts, insolente et violente. De quoi rendre nostalgiques ceux des Camerounais qui ont plus connu et vécu l’ancien régime. A l’opposé de l‘exhibition des richesses faite de nos jours par les fonctionnaires, les témoins encore vivants racontent que sous l’ancien régime, un fonctionnaire ne pouvait pas construire une  maison luxueuse, il était immédiatement soumis à une enquête pour savoir l’origine de ses fonds. D’ailleurs, dès les premiers jours de l’indépendance, l’Etat camerounais avait mis assez tôt un cadre juridique solide pour la protection de la fortune publique. D’après l’ordonnance n° 62/of/28 du 31 mars 1962 réprimant les infractions commises au préjudice de la fortune publique en son article 1er  « quiconque aura par quelque moyen ou artifice que ce soit, soustrait, détourné, volé, escroqué ou recelé des deniers publics, c’est-à-dire des deniers ou effets actifs en tenant lieu, appartenant, destinés ou confiés à l’Etat fédéral, aux Etats fédérés ou aux collectivités publiques, sera puni des travaux forcés à perpétuité, lorsque la chose soustraite est supérieure à 100 000 francs et dans le cas contraire de quinze à vingt ans de travaux forcés. En outre, il sera toujours prononcé contre le condamné une amande dont le maximum sera le quart des restitutions et indemnités et le minimum le douzième ». Cette ordonnance avait été précédée  par la loi de finance n° 61/11 du 14 juin 1961, qui disposait en son article 21 : « les objets et matériels appartenant à l’Etat et qui seront perdus ou détournés en totalité ou en partie par les détenteurs ou par les utilisateurs à l’occasion du service ou hors du service, feront l’objet d’une imputation en valeur, sur la rémunération, le salaire ou le traitement des intéressés ».

A cette époque, ces lois n’étaient pas seulement signées, mais plus important, elles étaient appliquées. Tout le contraire de ce qui se fait sous le renouveau, où la Constitution a été adoptée et promulguée depuis 1996 avec l’article 66 sur la déclaration des biens, où l’on a créé la Commission nationale anticorruption, l’Agence nationale d’investigation financière,  le Contrôle supérieur de l’Etat, le tribunal criminel spécial, mais où les fonctionnaires atteignent encore des performances records en détournant 33 milliards en deux mois.

Roland TSAPI

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