Fraude au Bacc : des élèves pris comme boucs émissaires

La source de la fuite de trois épreuves a été identifiée au service de reprographie de l’Office du Bacc, mais des élèves ont été interpellés de manière éparse dans le pays pour payer le prix

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Depuis le 2 septembre 2020 à 22h, un garçon de 18 ans, Gassam NOCHE Gervais Kevin, élève en classe de terminale au lycée de Bangangté, a été écroué à la prison centrale de Kondengui à Yaoundé, dans la cadre de l’affaire de fuite des épreuves de l’examen du Baccalauréat session de 2019/2020. D’après le récit du journal en ligne camerounmagazine.com, à la veille de l’examen, il reçoit sur les réseaux sociaux, une épreuve du baccalauréat qui a fuité et le partage avec des camarades dans les groupes. Plus tard, la fraude à cet examen a été dénoncée, trois épreuves annulées et reprises les 3 et 4 aout 2020. Dans la foulée de l’enquête ouverte pour retrouver la source de la fuite des épreuves, Kevin a été arrêté à Bangangté et conduit à Bafoussam, où il a passé deux semaines à la police judiciaire. Il a par la suite été conduit à Yaoundé où un juge d’instruction a simplement décidé de le placer en détention provisoire à la prison.

L’avocat Me Emmanuel Sihm, qui s’est constitué pour lui, raconte sa première rencontre avec l’adolescent sur sa page facebook le 05 septembre 2020 en ces termes : « J’ai pu voir hier le jeune Kevin à la prison centrale de Yaoundé. Je dis que “j’ai pu le voir”, car depuis quelque temps, l’accès des avocats à leurs clients dans les deux prisons de Yaoundé a été rendu quasiment impossible. J’y reviendrai. Hier après-midi donc, je suis allé à la prison pour voir dans quel état physique et mental était Kevin. Lorsqu’on me l’a fait venir dans la grande cour de la prison, j’ai tout de suite vu dans son regard derrière ses lunettes rondes, comme un rayon de soleil, et son sourire timide traduisait sa joie de voir celui qu’il considère plus comme un père qu’un avocat. Depuis que j’ai pris son affaire en main en tout début août à la Police Judiciaire, il ne m’a jamais appelé Maître. Il m’a raconté qu’il est arrivé en prison mercredi vers 22h, avec les quatre autres infortunés. Plutôt bien accueilli par les prisonniers qui ont pris fait et cause pour lui. Au moment où j’arrive, il est en cours de transfèrement dans le quartier des mineurs où m’apprend-on il n’y a pas que les mineurs. Il m’assure également que sa mère, dont il est l’unique fils, se porte mieux après le choc qu’elle a eu en apprenant qu’il irait en prison. Il est encore plus frêle dans ce tee-shirt trop grand pour lui, et j’ai simplement envie de le serrer dans mes bras. J’essaie de lui expliquer en de mots simples ce que j’entends entreprendre pour lui dans les prochains jours. Je dois l’avouer, devant cet enfant ma froideur d’avocat m’a quitté, je me sens en colère. Je me sens triste. Mais je ne dois pas le lui montrer, je suis là pour le rassurer. Bien que visiblement perdu dans cet endroit hostile, il reste fort, en tout cas c’est mon sentiment. Il ne pleure plus. Il ne va plus pleurer, m’a-t-il promis, après cette heure passée ensemble. Il doit déjà rejoindre son quartier. Pour une nouvelle nuit. Pas pour une nouvelle vie. Sa place n’est pas ici. »

Non, la place de Kevin n’est pas là-bas. D’abord parce que cet élève a bien été identifié, et d’après l’article 118 alinéa 2 du Code de procédure pénal camerounais adopté depuis 2005 et entré en application en 2007, « toute personne ayant un domicile connu ne peut, sauf cas de crime ou de délit flagrant, et s’il existe contre elle des indices graves et concordants, faire l’objet d’une mesure de garde à vue. » Quel crime a-t-il commis en recevant sur son téléphone une épreuve qu’il n’a sans doute jamais demandée ? L’article 119 du même code précise à l’alinéa 2 a que « le délai de garde à vue ne peut excéder 48 heures renouvelables une fois », soit 4 jours au maximum. Que faisait l’élève à la police judiciaire pendant deux semaines ?

Par ici la fraude, mais ailleurs les coupables

Ensuite parce qu’être en prison aujourd’hui veut dire qu’après la garde à vue, il est désormais en détention provisoire, définie à l’article 218 comme « une mesure exceptionnelle qui ne peut être ordonnée qu’en cas de délit ou de crime. Elle a pour but de préserver l’ordre public, la sécurité des personnes et des biens, ou d’assurer la conservation des preuves ainsi que la présentation en justice de l’inculpé. Toutefois, un inculpé justifiant d’un domicile connu ne peut faire l’objet d’une détention provisoire qu’en cas de crime. » Une fois de plus, Kevin a-t-il commis un crime, menace-t-il désormais l’ordre public, ou la sécurité des personnes et des biens, pour être en détention provisoire à la prison ?

Bouc émissaire

Dans le même temps, le ministre des enseignements secondaires avait pointé du doigt dans un communiqué du 17 août 2020, sept personnels de l’Etat dont trois professeurs des lycées et 4 agents de l’office du Baccalauréat, en service à la reprographie comme coupables de négligence, fuite et complicité de fuite des épreuves. Se mettre par la suite à poursuivre un élève, c’est comme condamner un enfant qui utilise de l’eau qui coule d’un robinet dont l’installation est frauduleuse, au lieu de s’en prendre à l’auteur de la fraude. Kevin n’aurait rien partagé si rien ne lui avait  été envoyé sur son téléphone. Et puis,  est-il le seul à être entré en possession des épreuves et à les avoir partagés ? En droit la responsabilité n’est pas collective certes, mais pourquoi tous les élèves qui ont aussi reçu au même titre que lui les épreuves ne sont pas en état d’arrestation, pourquoi traverser toute la ville de Yaoundé, toute la région du Centre pour aller à Bangangté interpeller un élève ?

Rappelons que ce garçon de 18 ans n’a même pas le droit de voter dans son pays, c’est-à-dire que d’après la législation camerounaise il n’est pas encore assez conscient pour désigner celui ou celle qui peut être maire dans son arrondissement, qui peut être le député de son département ou celui qui peut être le président de sa république. On lui attribue cependant une jugeote suffisante pour s’interdire de faire ce qui est devenu son quotidien ou le quotidien de la jeunesse, ce qui à ce jour n’est plus qu’un réflexe pour eux, à savoir partager un fichier sur les réseaux sociaux, sujet d’examen ou pas. Kevin n’est qu’un bouc émissaire, tout comme Afuh, Azah et Fomusoh, ces autres lycéens qui purgent depuis 2017 une peine de 10 ans pour avoir échangé une plaisanterie sur Boko Haram par sms.

Roland TSAPI

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