Françafrique : les conventions de l’exploitation

Contraint de libérer le Cameroun le France a fait semblant de sortir par la porte mais s’est retrancher dans l’antichambre d’où elle tire les ficelles depuis lors

31 décembre 1958, 31 décembre 2021. IL y a 63 ans aujourd’hui, le destin du Cameroun se nouait entre les mains des administrateurs français, qui se préparaient à quitter le Cameroun oriental. Ils y avaient été contraints, d’une part par les revendications incessantes de l’Union des populations du Cameroun, d’autre part par l’Organisation des nations Unis, où un groupe de 8 pays avaient avec insistance demandé que l’Organisation mette fin à la tutelle qu’elle avait accordé à la France sur le Cameroun. D’abord, le général De Gaulle président français avait voulu maintenir ses anciennes colonies, ainsi que le Cameroun oriental et le Togo que l’Onu lui avait confiés dans un grand ensemble franco-africain, mais avait finalement renoncé à cette idée, malgré lui. Pour le cas du Cameroun oriental, il était désormais arrêté qu’il accédait à l’indépendance le 1er janvier 1960. La France trouva donc le moyen de faire semblant de partir, ou de partir pour mieux rester.

Pour la prospection et l’utilisation de ces matériaux, dit l’article le Premier ministre de l’État sous tutelle du Cameroun doit « consulter » le Haut-Commissaire, représentant de la France, et « s’engage à tenir le plus grand compte de ses observations » et surtout, accepte en cas de litige entre eux que l’affaire soit arbitrée par le gouvernement français

Le livre « Kamerun, une guerre cachée aux origines de la Francafrique », renseigne que dès le 31 décembre 1958, des conventions attachées à l’ordonnance, signée la veille, fixant le statut du Cameroun sont signées, officiellement entre la France et le Cameroun. Les auteurs du livre relèvent quelques caractéristiques de ces conventions. D’abord leur aspect foncièrement inégalitaire : d’une part, le nouveau statut du Cameroun est simplement octroyé par la France et, d’autre part, les conventions qui lui sont attachées consistent en une série d’« accords » entre un État souverain (la France) et un État « sous tutelle », c’est-à-dire soumis (le Cameroun), administré par le précédent. La deuxième particularité est le caractère, sinon secret, du moins terriblement discret des « conventions de coopération » franco-camerounaises du 31 décembre 1958. Aujourd’hui encore, il est assez difficile pour un historien ou un journaliste de connaître le contenu de ces conventions, pourtant caduques depuis plus de cinquante ans puisqu’elles ont officiellement expiré le 31 décembre 1959, au moment de l’octroi de l’indépendance. Dans les archives militaires françaises, les auteurs du livre ont été retrouvés la plus sensible d’entre elles, celle « relative à la défense, à l’ordre public et à l’emploi de la gendarmerie ». La lecture de cette convention fait ressortir une troisième caractéristique, « l’obsession des autorités françaises pour les matières naturelles stratégiques ». L’article 4 de cette convention parle des « substances minérales classées matériaux de défense », à savoir les « hydrocarbures solides, liquides ou gazeux » et les « minerais d’uranium, de thorium, de lithium, de béryllium, d’hélium et leurs composés » et précise que la liste n’est « pas limitative. » Pour la prospection et l’utilisation de ces matériaux, dit l’article le Premier ministre de l’État sous tutelle du Cameroun doit « consulter » le Haut-Commissaire, représentant de la France, et « s’engage à tenir le plus grand compte de ses observations » et surtout, accepte en cas de litige entre eux que l’affaire soit arbitrée par le gouvernement français !

Ce sont en effet Jacques Rousseau, alors conseiller juridique du Premier ministre camerounais, et Georges Becquey, ancien directeur des Affaires politiques et administratives du Haut-Commissaire Pierre Messmer, qui « négocient » avec le représentant de la France : leur collègue administrateur colonial et proche collaborateur de Messmer lui aussi, Xavier Deniau

Entourloupe

D’après le Historical Dictionary of the Republic of Cameroon publié à Londres en 1974 et repris par le livre, « Au regard du droit international, de tels accords signés entre des partenaires inégaux sont discutables. Les accords secrets signés entre la France et le Cameroun le 31 décembre 1958 comprennent des dispositions portant sur la coopération militaire et financière, les affaires culturelles, les relations administratives, l’aviation civile et l’aéronautique, l’assistance militaire et une convention judiciaire et consulaire. Ces accords offrent à la France des avantages et des privilèges absolus dans la conduite des affaires du Cameroun. » Le 31 décembre de l’année suivante, veille de l’indépendance, ces conventions furent transformés en accords de coopération, mais ne changèrent pas grand-chose ni dans le fond ni sur la forme. Là
encore, c’est l’opacité la plus totale qui règne. Nous disions plus haut que ces accords étaient officiellement signé entre la France et le Cameroun, parce qu’officieusement, comme le démontrent les auteurs du livre, ces accords ont en réalité été signés entre la France et la France, sur le dos du Cameroun « Ce sont en effet Jacques Rousseau, alors conseiller juridique du Premier ministre camerounais, et Georges Becquey, ancien directeur des Affaires politiques et administratives du Haut-Commissaire Pierre Messmer, qui « négocient » avec le représentant de la France : leur collègue administrateur colonial et proche collaborateur de Messmer lui aussi, Xavier Deniau. « Ça s’est très bien passé, reconnaît aujourd’hui Jacques Rousseau, encore un peu étonné. On parlait entre Français, quoi. » « Je me trouvais ainsi dans la situation paradoxale et parfois inconfortable, ajoute-t-il, de me retrouver en face de compatriotes et d’avoir à défendre contre eux les positions du gouvernement que j’étais censé représenter. »

Dividendes

En réalité, Ahidjo qui voulait être le premier bénéficiaire de cette indépendance,  ou plutôt de cette dépendance masquée, cédait presque tout à se maîtres, qui pouvaient d’ailleurs changer d’avis sur sa personne. Il était bien conscient que le choix porté sur lui n’était qu’une « hypothèque », que les maîtres français le considéraient plus comme « le moins mauvais » que celui sur qui il fallait effectivement compter pour mettre leurs plan en marche, partir pour mieux rester. 63 ans après, ces accords secrets influencent toujours la politique camerounaise, oriente l’économie, contrôle l’éducation…Pour savoir où on va il faut savoir d’où on vient, dit l’adage. Le balbutiement de la jeunesse camerounaise tient aussi du fait qu’elle n’est pas au fait de l’histoire du pays, ce qui justifie qu’elle ait souvent l’air perdue, dans une société où elle semble ne maitriser ni les tenants, les aboutissants. D’où le rappel mémoire !

Excellentes fêtes de fin d’année!

Roland TSAPI

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