Forum de Paris : Paul Biya et le voyage de trop en Europe

Le dernier voyage du président de la République en France a, au-delà des annonces, révélé au monde entier sa capacité à tenir debout ou dans un débat. De là à se demander si ce déplacement valait la peine d’être effectué

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Le président de la république Paul Biya séjourne depuis le 11 novembre 2019 en France, à l’invitation du président français Emmanuel Macron, où il participe au Forum de Paris sur la paix. Il s’agit d’un évènement international portant sur les questions de gouvernance mondiale et de multilatéralisme, tenue chaque année en France. Il a été mis sur pied le 9 mars 2018, suite à l’annonce par Macron le 4 janvier de la même année, après un constat selon lequel « un monde mal gouverné serait rapidement un monde en guerre. » La philosophie générale de la rencontre tourne autour de la célébration de l’armistice de 1918, c’est-à-dire le traité signé le 11 novembre 1918 qui mettait provisoirement fin aux combats de la première guerre mondiale.

La première édition a eu lieu du 11 au 13 novembre 2018, mettant ensemble des chefs d’Etats et de gouvernement, les représentants nationaux et locaux, les représentants des organisations internationales, les acteurs de la société civile, des groupes privés comme les médias et les groupes de pression. Une fois mis sur pied, le Forum de Paris a suscité des réserves de certains analystes critiques, qui ne comprennent pas comment un pays comme la France qui prospère par la vente d’armes et qui ne cesse de développer sa force de frappe nucléaire, peut organiser un forum pour la paix. L’ancien ministre de la défense français Paul Quiles,  président de l’association Initiative pour le désarmement nucléaire s’est  par exemple indigné de ce que les mots « désarmement » et « nucléaire » ne soient pas prononcés dans les débats. Le Forum est dès lors considéré plus comme un outil de communication et de marketing international  qu’un sommet de la paix au contenu substantiel. Par ailleurs le président du Forum est  l’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy.  

Crise anglophone : statut spécial mais unité

Au-delà de ces critiques, le forum fait son chemin. 24 pays africains sont représentés à la deuxième édition, et 9 chefs d’Etat y sont présents dont Paul Biya du Cameroun, venu parler de la paix. A ce sujet il prit part le 12 novembre à un débat au cours duquel il est revenu sur la situation qui prévaut au Cameroun. Pour le président de la République, l’histoire de son pays est compliquée, du fait qu’il ait été sous la domination allemande, et après la première guerre mondiale, à l’issue de signature de l’armistice dont la célébration  justifie sa présence en France aujourd’hui, le Cameroun a été  confié à  la Grande-Bretagne et la France, par la Société des Nations, devenue plus tard l’Organisation des nations Unis. Ces deux puissances ont alors imposée chacune de son côté ses spécialités linguistiques, culturelles, judiciaires et autres.

Plus tard explique le président Biya, il a fallu gérer ces différences, et le problème se pose aujourd’hui encore avec plus d’acuité. Cette juxtaposition de langues  et cultures rendent les choses très difficiles d’après lui, ce qui est à l’origine des conflits dont la résolution est en cours. Et le président Biya d’annoncer le statut spécial à accorder aux deux régions de cultures anglophones en ces termes: « nous avions la possibilité de les intégrer directement dans le système francophone qui était celui de la majorité du peuple, 80% Mais je crois que les pays sont soucieux aujourd’hui d’affirmer leur identité, c’est pourquoi nous mettons sur pied un statut spécial qui reconnait la spécificité de la zone anglophone, mais elle reste dans l’intégrité territoriale du Cameroun. »

Biya préfère la France ?

Les Camerounais apprenaient là à l’occasion de cette sortie, même si l’annonce est faite de l’extérieur, que le président va accorder le statut spécial aux deux régions en crise, suivant les recommandations du grand dialogue national.  Même si cela reste dans le futur, même si le contenu réel du statut spécial reste encore inconnu. Et si l’on peut retenir cette annonce dans le fond, on peut toujours se demander si le président de la République avait besoin de se rendre en la France pour la faire, surtout que depuis la clôture du grand dialogue national il n’a pas encore pris la parole en terre camerounaise pour s’exprimer sur le sujet.

Qu’est ce qui en France fait en effet courir le président de la république Paul Biya ? Lui qui a manqué le sommet Afrique Russie du 24 octobre 2019, où 43 chefs d’Etats africains se retrouvaient pour discuter des enjeux économiques de leurs pays, lui qui ne s’est pas rendu à la 74eme Assemblé générale de l’Onu du 24 au 30 septembre 2019 alors que la situation de son pays y était discutée bien avant dans les réunions informelles du Conseil de sécurité, assorties des déclarations plutôt alarmistes sur le Cameroun ? Pendant ce temps il n’a cessé d’être en France. Le 10 octobre 2019 à Lyon pour prendre part à la 6eme conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial de lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme, et le 11 novembre pour accompagner la France dans la célébration de l’armistice.

Image écornée

Mais cette autre visite a tout l’air d’un piège. Au-delà des discours et déclarations, les images qui montrent le séjour du Président Paul Biya en France, des manifestations hostiles devant son hôtel, de son accueil par le président Macron à sa descente de voiture, jusqu’à sa participation au débat sur la paix conduit par Ibrahim Mo, toutes ces images laissent croire que le président Français a voulu à tout prix faire sortir l’homme du 6 novembre 1982 de la maison, juste pour que le monde entier voient comment sa diaspora perturbe ses séjours à l’étranger, et se rendent surtout compte de l’effet que le poids de l’âge a déjà fait sur lui. A quelle fin, peut-on se demander ?

Roland TSAPI

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