Fonction publique : la vache à lait

Joseph Le, Minfopra

Certains travailleurs engagés par l’Etat se sont illustrés avec le temps comme des opportunistes, qui profitent la permissivité du contrôle pour s’engraisser. Ayant abandonnés leurs postes depuis longtemps, ils continuent pourtant d’émarger au budget public, privant au passage des jeunes formés de la possibilité d’avoir un emploi

Joseph Le, Minfopra
Joseph Le, Minfopra

Le ministre de la Fonction publique et de la réforme administrative Joseph Lé, a rendu public le 13 octobre 2022 un communiqué, informant l’opinion de la révocation d’office de 56 fonctionnaires, et le licenciement de 859 agents publics en situation irrégulière. Ce qui porte à 1408 le nombre total de personnels de l’Etat extirpés des effectifs de la fonction publique en deux ans. Mais au total, 8776 fonctionnaires sont en examen depuis le début de l’opération de comptage physique du personnel de l’Etat, et le ministre indique que des demandes d’explications ont été adressées à ces derniers depuis lors, mais que jusqu’à date seuls 601 personnes se sont présentées au conseil de discipline. En juin 2022, il disait au cours d’un passage à la radio nationale : « Soit ils sont décédés, soit ils sont partis ailleurs. Nous avons l’obligation, soit de licencier en ce qui concerne les contractuels d’administration, soit de révoquer s’agissant des fonctionnaires.» Sur les 601 personnes auditionnées par le conseil, 177 ont été réhabilitées, soit moins du tiers, « au travers de reprises en solde simples ou assorties d’avertissement blâme, abaissement d’échelon etc. », précise Joseph Le. En attendant l’aboutissement de l’opération, il reste constant que le nombre de 8776 fonctionnaires et agents de l’Etat concernées dans cette opération est ahurissant. Autant de personnes qui avant le déclenchement de l’opération, touchaient un salaire à la fin du mois sans rien faire. Et ce n’est pas tout. Trois mois après le lancement de l’opération en avril 2018, quelque 44 000 fonctionnaires présumés fictifs ou décédés avaient été détectés, et dont les salaires étaient perçus par des tiers. Déjà à cette date, 10 000 avaient été directement rayés du fichier solde. Si l’on y ajoute les 8776 mis en examen, on réalise que le mal était plus que profond, s’il ne l’est plus. En 2019, le directeur général du trésor Sylvestre Moh expliquait à la Voix de l’Amérique (Voa) que pour dénicher les fonctionnaires fictifs, le ministère des Finances avait opté, à compter du mois d’août, pour le paiement individualisé des salaires des fonctionnaires et des droits des pensionnés. « Chaque virement qui quitte le ministère des Finances va à destination d’un bénéficiaire spécifique. Avant, on virait un gros montant à la banque, qui faisait les répartitions dans les différents comptes. Sur les 410.000 matricules enregistrés dans le fichier solde, seuls 388.000 ont été validés ».En d’autres termes, à cette date il y avait 22.000 faux numéros de matricule, sur un nombre estimé de 260.000 fonctionnaires et agents de l’Etat.

Mieux que de pointer le doigt accusateur sur la machine étatique dont le laxisme n’est pas à négliger, ces faux fonctionnaires devraient aussi se regarder dans la glace.

Vache à lait

Pour dire les choses telles qu’elles sont, il s’agit là des tricheurs, des malhonnêtes qui vivaient sur le dos de l’Etat, faisant perdre  au Trésor public près de 30 milliards de Fcfa par an. S’il faut saluer les efforts gouvernementaux pour mettre de l’ordre, il faut davantage se poser la question de savoir comment la fonction publique est-elle devenue un fourre-tout et une source soi-disant inépuisable à laquelle tous et n’importe qui peuvent venir s’abreuver. Il y a également lieu de s’inquiéter sur la morale sociale au vu de l’ampleur du phénomène. Un fonctionnaire qui a abandonné son poste depuis longtemps, et qui continue de toucher le salaire tout en ayant conscience qu’il vole l’Etat, quelle éducation donne-t-il a ses enfants ? Est-il fier quand il envoie cet argent à sa mère au village pour acheter ses médicaments ? Est-il fier de payer l’école de ses enfants, offrir des cadeaux à ses femmes et soigner ses parents avec le produit du vol ? Les mêmes questions se poseraient pour les complices qui maintiennent ces comptes actifs, ou signent la présence de leurs subordonnés  au poste moyennant un pourcentage, alors que ces derniers sont à l’étranger. Les mêmes questions se posent pour ceux qui créent des matricules fictifs et y font virer de l’argent de l’Etat chaque mois, qu’ils récupèrent par des moyens dont eux seuls ont le secret. Mieux que de pointer le doigt accusateur sur la machine étatique dont le laxisme n’est pas à négliger, ces faux fonctionnaires devraient aussi se regarder dans la glace. Dans la phase une du régime, celle dirigée par Ahmadou Ahidjo, le fonctionnaire ou agent de l’Etat était encore un cadre qui se respectait et était respecté de la société, qui vivait de son métier et servait son pays, la fonction publique était encore prestigieuse et honorée. La phase deux, celle du renouveau a par contre vue l’émergence d’une nouvelle race de fonctionnaires et agents de l’Etat, pour qui entrer dans le corps n’est pas mue par l’envie de servir, mais de se servir, même absent, et l’impunité a longtemps favorisé la prospérité de la pratique.

Recrutement

Il reste à espérer que la purge aille jusqu’au bout, et que les places libérées permette de résorber des milliers de jeunes formées dans des écoles et reconvertis en conducteurs de motos et détentrices de call-box. Le ministre de la Fonction publique, a signé le 26 juillet 2022 un communiqué annonçant l’ouverture de concours direct pour le compte de l’exercice budgétaire 2022 dans les métiers de la justice, de l’administration, des affaires sociales, des régies financières, de l’éducation de base, de l’agriculture, du génie civil, des mines, de l’élevage et des industries animales, et de la santé publique. Mais au total, moins de 1 000 postes ont été ouverts, alors que le corps médical à lui seul connait un déficit de 55 000 personnels, tel qu’indiqué par le ministre de la Santé publique lors de son passage devant la Commission des finances et du budget de l’Assemblée nationale, le 1er décembre 2021. Il se proposait alors de recruter en urgence 5000 personnels tous profils confondus au cours de l’année 2022. On est loin du compte, et à ces fonctionnaires qui ne sont plus en fonction mais empêchent les recrutements qui ne peuvent se faire à cause des restrictions budgétaires, il ne reste qu’à les référer à la bible,  au 13eme verset du chapitre 23 du livre de Matthieu, « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Parce que vous fermez aux hommes le royaume des cieux; vous n’y entrez pas vous-mêmes, et vous n’y laissez pas entrer ceux qui veulent entrer. »

Roland TSAPI  

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