Fonction publique camerounaise : dérive, le mal à la racine

Les attitudes décriées dans les bureaux administratifs résultent des mauvaises pratiques dans la gestion du personnel de l’Etat, qui ont engendré de la suffisance chez certains et le désintérêt chez d’autres.

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Le 9 mars 2021, le secrétariat général à la présidence confirmait la pagaille installée dans la fonction publique camerounaise, par une correspondance qu’il adressait au premier ministre via son secrétariat général. L’idée pour lui était d’exorciser le problème à travers un conseil supérieur de la fonction publique, et les tenues régulières de conseil de discipline au niveau des régions. Le phénomène d’absentéisme que dénonçait le Secrétaire général de la présidence de la république, rejoignant sur ce terrain les médias et critiques de l’action gouvernementale n’a cessé d’être décrié. Les usagers s’en plaignent et en pâtissent, les concernés eux-mêmes sont passés aux aveux, mais se disent plutôt des victimes. Le mal observé dans les bureaux n’est en effet que la résultante d’une gestion pas du tout efficiente du personnel de l’Etat, avec des pratiques de favoritisme, de clientélisme et de concussion, que ne justifient en fin de compte rien d’autre que la corruption ou la volonté de nuire à l’Etat. Les nominations et les affectations sont édifiantes à ce sujet.

Les principes bafoués…  

Dans un entretien accordée à une chaîne de télévision de la capitale politique, le professeur Hubert Mono Djana expliquait que ce la violence physique, verbale et morale aujourd’hui constatée dans les écoles au cameroun n’est qu’une conséquence normale des pratiques gouvernementales : « c’est une réponse à un problème, ces enfants sont en train de répondre à la violence organisé par l’Etat…dans l’enseignement, le principe qui commande c’est le principe de séniorité, c’est-à-dire l’enseignant le plus ancien dans le grade le plus élevé. Dans l’éducation nationale, les professeurs imberbes viennent commander leurs professeurs, et vous vous attendez à ce que l’école aille où lorsque le principe de séniorité est piétiné de cette façon. Les dérives, la délinquance, tout cela vient du fait que le sacro-saint principe qui doit présider à la marche de la société est constamment violé. La moralité ne peut plus se respecter dans ces conditions. » Le phénomène décrié par le professeur dans la gestion des fonctionnaires de l’enseignement se retrouve appliqué avec la même rigueur dans les autres corps de métier, où les jeunes sortis des écoles, sans aucune expérience de terrain, sont nommés au-dessus des plus anciens qui usent leurs pantalons sur le même siège depuis des années. Le professeur Messanga Nyamding dénonçait lui aussi au cours d’une sortie médiatique, cette pratique dans les universités et les grandes écoles, en citant l’exemple de l’école nationale de l’administration et de la magistrature. « Prenez la plus part des structures administratives au Cameroun, disait-il, ce sont les moins gradés  qui  commandent les plus gradés, c’est du banditisme politique et étatique, dans l’armée et dans la gendarmerie, des 4 étoilent occupent des postes stratégiques et commandent des divisionnaires,  ». Un phénomène  couramment justifié par le principe selon lequel la fonction appartient à l’Etat et le grade à l’homme, et l’Etat peut décider d’attribuer cette fonction à qui il veut en usant du pouvoir discrétionnaire. Mais Messanga Nyamding se demande là encore quel est ce pays où on est toujours en train de justifier la médiocrité : « le décret discrétionnaire est conditionné par un certain nombre de déterminants, dans un ministère vous ne pouvez pas avoir un conseiller d’orientation qui commande dans une structure juridique un administrateur qui a fait des études de droit. » Dans l’absolu, les deux professeurs soutiennent que les promotions dans l’administration camerounaise sont influencées par les réseaux, qui se moquent de la compétence et des principes de bonne gouvernance.

Ministère de la Fonction publique Cameroun

…fabriquent des démons

De plus, les bénéficiaires de ces promotions se comportent dès lors comme des petits rois chacun là où il est, et ne manquent aucune occasion pour rappeler à leurs collaborateurs qu’ils ont des appuis hauts placés. Surtout qu’ils bénéficient de tous les avantages imaginables,  logés, nourris, véhiculés. Dans ces conditions, le subconscient développe automatiquement et malgré l’intéressé, un complexe de  supériorité, qui le place au-dessus de  ses collaborateurs et des usagers. La conséquence logique est qu’il  ne peut pas descendre d’un tel piédestal pour venir au bureau à 7h30, comme le prescrit le décret 93/32O du 24 novembre 1993, portant harmonisation des horaires de travail dans  les administrations publiques. Par instinct ou par réflexe, les autres fonctionnaires s’alignent sur les horaires du chef et tout le monde vient à son heure voulu. Tant pis pour le travail de l’Etat, les usagers peuvent poireauter devant les bureaux pendant des heures, et parfois ce sont d’autres fonctionnaires qui ont laissé leur poste pour venir solliciter un service chez un autre fonctionnaire qui n’est pas là, et le cycle continue. La situation est aggravée lors des périodes des campagnes électorales. Les bureaux se vident complètement, les chefs de services et autres promus aux postes, obligés de faire allégeance au ministre bienfaiteur, doivent le suivre dans sa campagne, abandonnant le travail de l’Etat pour s’occuper du parti. Et une fois le chef parti, l’adage du chat absent et de la souris qui danse s’applique, les bureaux administratifs sont désertés. À tous ces facteurs il faut ajouter les affectations du personnel, qui ne sont pas toujours suivies de la dotation des moyens devant permettre de rejoindre le nouveau poste.

Un conseil envisagé au Minfopra….

Mauvaise solution au vrai problème

La correspondance du secrétaire général à la présidence de la république du 9 mars 2021, déplorant le phénomène de l’absentéisme dans la fonction publique, était assortie de la recommandation de la tenue en urgence d’un conseil supérieur de la fonction publique. Mais il est évident que l’on a pas besoin d’un conseil pour appliquer la bonne gouvernance dans les nominations et les affectations en mettant les hommes qu’il faut à la place qu’il faut, on n’a pas besoin d’un conseil pour demander aux fonctionnaires de faire la différence entre le service public qui doit être continu et les obligations politiques qu’ils évoquent souvent pour déserter les postes. Il suffit juste de prendre les différents textes régissant le corps des fonctionnaires et personnels de l’Etat et de les appliquer même de moitié. À l’état actuel des choses, la fonction publique du Cameroun est conçue pour ne pas fonctionner, et sans une refondation profonde des mentalités et des habitudes, une telle session ne sera qu’un forum de plus, prétexte  pour se partager les perdiems et les frais de missions sur le dos de l’Etat, et on reviendra à la case départ, une fois la messe terminée.

Roland TSAPI

3 Replies to “Fonction publique camerounaise : dérive, le mal à la racine”

  1. Bonjour Monsieur TSAPI,
    J’apprécie personnellement le travail que vous abbatez nuits et jours pour réveiller les esprits de nos gouvernants (qui ne dorment vraiment pas) et compatriotes que nous sommes. Vous méritez d’ailleurs un award si on était dans un pays normal. Je voudrais juste savoir si depuis que vous faites ce travail, avez vous la sensation que quelque chose a changer où du moins en voie? Et si non quelles sont vos motivations pour continuer ? Serait ce une simple passion?

    1. Bonjour Irène et merci pour l’intérêt.
      Pourquoi je continue,ai je le sentiment que quelque chose change?

      A cette question je vais vous répondre par l’exemple de Martin Luther King. En 1963 il disait qu’il a eu un rêve, celui de voir son enfant black marcher main dans la main avec un enfant blanc. Et c’était à une époque où son combat était aussi celui de fou comme on peut voir le mien aujourd’hui.
      Beaucoup posent la question:tu parles mais ça change quoi?

      45 ans après le discours de Martin Luther King, un black (Obama) a pris le pouvoir aux États Unis, un pays où la ségrégation raciale était la norme à cette époque.

      Le changement est lent mais il est là, et chaque jour je travaille avec autant de détermination parce que je suis convaincu que les lignes bougent. Lentement, mais sûrement. La passion y est pour beaucoup certes, mais davantage la conviction que je dois apporter ma pierre à la construction d’un Cameroun plus juste et équitable.

      Courage à nous et une fois de plus merci pour soutien

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