Foncier : la course vers la terre

Le berceau de l’humanité est devenu l’objet de toute les spéculations et d’affirmation du pouvoir, et la guerre pour l’appropriation d’une parcelle donne lieu à toutes les batailles….

Devant les députés le 5 juillet 2021 à l’Assemblée nationale, le ministre camerounais des Domaines, du cadastre et des affaires foncières (Mindcaf), Henri Eyebe Ayissi, a reconnu que les litiges fonciers représentent plus de 80% des affaires inscrites dans les tribunaux du pays. Et c’était peu dire, tant la terre est devenue l’objet des batailles de toutes sortes, et on pourrait le dire sans risque de se tromper, qu’au Cameroun il n’y a aucune famille qui n’ait déjà eu à faire à un litige foncier, et dans les villes, c’est une chance de n’avoir pas été à un moment donné victime d’une arnaque foncière. Dans la ville de Douala, une affaire similaire est en cours ces jours, qui devraient certainement aboutir à des peines de prison, des personnes qui dans leur course vers l’acquisition à tout prix des terres se sont fait arnaquer.

Qui gagne perd

Sans entrer dans les détails, l’affaire remonte à plusieurs années en arrière. Une dame propriétaire d’une parcelle de terre dans l’arrondissement de Douala 5eme, est connue comme vivant hors de la ville. En son absence, une personne qui la connait bien, se fait établir un faux titre  foncier, qui porte toutes ses filiations, et commence les transactions avec le faux document. Il négocie d’abord avec un lotisseur qui doit ouvrir les routes sur le terrain pour permettre la vente, et sera rétribué par une surface équivalente à 3000 mètres carrés. Ce dernier se met au travail, sans se douter de rien. Entre-temps, le faux document est utilisé pour faire un prêt dans une banque, l’argent devant servir au dédouanement des conteneurs en stationnement au Port de Douala. La banque octroie une première tranche de crédit, avec pour condition que le conteneur soit déposé et son contenu vendu à un endroit qui lui sera indiqué, pour s’assurer qu’elle rentre dans ses fonds. Mais une fois le conteneur sorti, le demandeur de crédit le fait disparaître et la banque se fait doubler. Elle entreprend alors de muter le titre pour en devenir désormais propriétaire, mais l’homme réussit à trouver une troisième personne qui rachète la dette en remboursant à la banque, pour sauver le titre foncier. Cette troisième personne garde bien entendu le titre foncier, avec même le secret espoir que le propriétaire ne soit pas en mesure de le rembourser pour qu’il s’approprie le terrain, qui est d’une surface conséquente en réalité.

les terres, objets des convoitises

Tout cela se passe quand la véritable propriétaire est en évacuation sanitaire en Europe. Ses proches sur place, qui remarquent des mouvements sur la parcelle, obtiennent les renseignements d’un conducteur d’engin sur le terrain qui les conduisent vers le lotisseur. Ce dernier affirme avoir eu un protocole d’accord avec la propriétaire, en exhibant une photocopie du titre foncier et de l’accord. Les vérifications faites par ces proches de la dame auprès du notaire qui a paraphé l’accord semblent authentiques.  Mais comme ils avaient eu confirmation de la dame qu’elle n’avait pas signée d’accord avec un tiers pour un quelconque travail sur le terrain, ils se gardent de l’alarmer et attendent sa sortie de maladie.  Une fois de retour, elle se rend dans les services compétents avec ses proches à Douala, et démontre qu’elle, la vraie propriétaire n’a jamais contracté quoi que ce soit avec qui que ce soit, pour une quelconque transaction sur sa parcelle de terre. C’est alors que le pot aux roses est découvert. Le document qui a servi dans autant de transactions était faux. L’homme qui avait trafiqué le titre foncier a été interpellé, poursuivi par le lotisseur qui a investi pour viabiliser le terrain, et celui qui a racheté la dette de la banque, laquelle aurait échappé de justesse, si elle était vraiment sortie d’affaire.

Pourquoi se bat-on ? Pourquoi la terre que tout le monde a trouvée est-elle devenue l’objet d’autant de batailles, aussi violentes les unes que les autres ? Comment arrive-t-on à vendre des terres, alors qu’on y a investi aucun sous ? Qui peut lever la main et dire qu’il a fabriqué dans une usine une portion de terre, qu’il vend par la suite au prix des cheveux de la tête ?

Normal…

Cette affaire viendra donc s’ajouter aux 80% déjà devant les tribunaux camerounais, et on peut en raconter comme dans les mille et une nuits, des cas similaires. A cause de la terre, on perd de l’argent, des vies, du travail et de la dignité. C’est aussi et toujours pour les batailles pour la terre, que des centaines de familles qui habitaient certains blocs du quartier Newtown aéroport à Douala sont sans abri depuis le 25 juin 2021. Sans compter celles qui par le passé ont subi le même sort dans d’autres quartiers à Douala ou à Yaoundé, dans le cadre de ce qui est appelé des évictions forcées. 80% des affaires devant les tribunaux constitués des litiges fonciers, cela devrait faire réfléchir.

Pourquoi se bat-on ? Pourquoi la terre que tout le monde a trouvée est-elle devenue l’objet d’autant de batailles, aussi violentes les unes que les autres ? Comment arrive-t-on à vendre des terres, alors qu’on y a investi aucun sous ? Qui peut lever la main et dire qu’il a fabriqué dans une usine une portion de terre, qu’il vend par la suite au prix des cheveux de la tête ? En dehors des batailles, la terre est également devenue objet de violentes spéculations financières, et aussi un moyen de blanchiment d’argent sale comme l’a relevé dans un rapport l’Agence nationale d’investigation financière. Pour les hommes aux affaires, et les hommes d’affaires, c’est la course à qui aura le plus grand nombre d’hectares de terrain, avec un dévolu particulier sur les villes balnéaires. Si certains pouvaient même acheter tout le Cameroun ils n’hésiteraient pas. C’est le phénomène de l’accaparement des terres qui a été aussi dénoncé à l’Assemblée nationale devant le ministre des Domaines qui a promis sans y croire : « nous sommes engagés à inverser toutes les tendances d’accaparement des terres. »

Au cours d’une conférence sur le thème « la problématique de la propriété foncière au Cameroun » tenue le 18 novembre 2005 à Mbalmayo, le juge Robinson Tchapmegni tentait une explication à cette course mortelle vers la terre : « Deux conceptions de l’appropriation sont en cause dans les situations contemporaines : la conception pré coloniale ignorant la propriété privée de la terre et la conception coloniale, post coloniale qui consacre la vision du capitalisme marchand et l’idéologie de la valeur d’échange et de régulation de l’économie par le marché. Dans ce contexte, l’appartenance et le contrôle de la terre sont un enjeu essentiel de répartition des pouvoirs en même temps que de légitimité des acteurs publics »

Dieu n’a-t-il pas simplement dit, allez et peuplez la terre ? 

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code