Foncier: Bomono et la bataille de la terre promise

La rétrocession d’une parcelle de terrain par la Socapalm fait provoque des conflits au sein de l’administration , qui se neutralise pour imposer un chef marionnette afin de contrôler les terres

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L’étouffement des villes, la recherche des espaces aérés ne cessent de pousser les populations à regarder plus loin et voir la verdure des champs et le paysage vierge et innocent des localités riveraines, comme des terres promises. C’est ainsi que les périphéries des grandes agglomérations font désormais l’objet des grosses convoitises. La localité de Bomono riveraine de Douala, dans le canton Bakoko, arrondissement de Dibombari, département du Moungo fait partie de ces zones qui aiguisent les appétits, et qui est avec le temps est devenu un terrain de prédilections des conflits. Les combats se mènent désormais en surface comme en souterrain, impliquants petits et grands, chefs réels et fictifs. Les derniers développements ont donné à voir à des interpellations et convocation des autorités traditionnelles de la localité par la Délégation régionale à la Sûreté nationale pour le Littoral les 11 et 12 juin 2020, et un déploiement des forces de maintien de l’ordre sur place le 15 juin, pour étouffer une velléité de manifestation exprimée par les populations locale.

Dénonciation

Il était reproché aux autorités traditionnelles, d’être des auteurs d’une lettre adressée au gouverneur de la Région du Littoral, dénonçant un accaparement des terres, avec pour objet « indignation collective suite au silence complice de certaines autorités administratives de la région du Littoral, relative au faux, à l’usage de faux et escroquerie foncière du sieur Malobe Eyondi » Un extrait dit « Faisant suite à la correspondance numéro 002062, adressée aux membres de notre collectif, représentant les populations des groupements Bomono-ba-Bengue et Bomono -ba-Jedu le 5 mai 2020 par le ministre des Domaines, du cadastre et des affaires foncières, nous informant vous avoir demandé de réexaminer nos griefs de dénonciation des malversations observées dans le processus de rétrocession de 207 hectares 20 ares, objet du titre foncier numéro 440/Moungo au lieu-dit B9-Bomono, à laquelle vous n’avez donné aucune suite, nous venons par la présente vous faire part de notre profonde indignation face à cette inertie suspicieuse. »  En retraçant l’histoire, l’on s’aperçoit qu’elle se résume à l’envie d’un fils du village engagé dans un projet de se faire installer chef contre vents et marrées pour avoir le contrôle sur un patrimoine foncier, et serait aidé en cela par des mains souterraines auxquelles les auteurs de la lettre font allusion.

La rétrocession de tous les appétits

Tout commence par des pourparlers initiés dans les années 2015 /2016 par les 5 chefs traditionnels du groupement Bomono Ba Bengue pour la rétrocession d’une parcelle de terre exploitée par la Société des palmeraies du Cameroun. Mis au courant que les tractations étaient sur le bon chemin et que la société avait fait la promesse de répondre favorablement à la demande, le nommé Malobé Eyondi Stephen entrepris de s’arroger le titre de chef traditionnel aussi, pour figurer parmi les attributaires. Le 14 septembre 2017, il saisit le sous-préfet de l’arrondissement de Dibombari pour solliciter son installation et un certificat de prise de service comme chef de 3eme degré du village Maka, en fournissant un dossier constitué entre autres de deux documents suspects. L’un datant du 17 mars 2016 avec les inscriptions « cabinet civil » en entête et sur le cachet et le nom de Martin Belinga Eboutou comme signataire, disait que le chef de l’Etat marque son accord pour la désignation du demandeur comme chef des Maka dans le canton Bakoko, l’autre avec les initiales du ministère de l’Administration territoriale et de la décentralisation, avec le nom du ministre Délégué chargé de la décentralisation Jules Doret Ndongo comme signataire à la date du 26 juin 2017, portant désignation de Malobé Eyondi Stéphane comme chef de 3eme degré.

La plaque du village “Maka” qui nargue les autorités administratives

Le sous-préfet Patrick Ngouashi, actuel préfet du département du Nkam, au vu des documents, émet des réserves quant à cette curieuse procédure de désignation d’un chef, et en scrutant les documents, il se rend compte qu’ils sont tous faux, en plus du fait qu’il n’y a pas de village Maka dans son arrondissement, plutôt un quartier du village Bomono Ba bengue 2, avec un chef bien connu. Il pousse alors Malobe dans ses derniers retranchements et ce dernier avoue les avoir obtenus « contre beaucoup d’argent via certaines personnes notamment Dairou Mouhamadou lamido de Maroua selon ses dires, Shouaibou, Dairou Moussa et Adou Ali qui serait en service au Minatd ».

Devenir chef à tous les prix

Le sous-préfet bloque donc cette demande et en informe le préfet du Moungo de même que le ministre de l’Administration territorialeet de la décentralisation dans une correspondance du 6 novembre 2017. Cette correspondance est conclue en ces termes « à l’analyse, ces agitations naissent de la promesse de rétrocession des vielles plantations des palmiers à huile de la Socapalm aux populations riveraines représentées par les chefs traditionnels concernés. Le village Bomono Ba Bengue II dans le canton Pongo étant le principal village concerné par la rétrocession dont la procédure est en cours, fait l’objet de beaucoup de convoitises. » Le même sous-préfet saisit également le procureur de la République près le tribunal de Mbanga le 14 décembre de la même année, pour lui transmettre pour attribution les « documents falsifiés par un certain Malobé Eyondi Stéphane pour se faire désigner chef traditionnel Maka alors que Maka est un quartier dans le village Bomono Ba Bengue II »

La police qui veille

Libre malgré tout

Malgré tout cela Malobé ne démords pas, il saisit le préfet du Moungo, le ministre de l’Administration territoriale et de la décentralisation, la Conac, mais à chaque fois débouté. Mais par une force mystérieuse il est resté en liberté, et son nom figure en première ligne comme chef traditionnel et surtout bénéficiaire, dans une note signé le 1er octobre 2019 par le ministre des Domaines, du cadastre et des affaires foncières Henri Eyebe Ayissi accordant la rétrocession d’une parcelle de terrain au groupement d’une superficie de 207 hectares 20 ares. Dans la distribution, 82 ha de ce terrain sont revenus au village « Maka » qui n’existe pas dans les archives de la sous-préfecture, et dans les 82 ha, 32ha ont été attribués aux « facilitateurs » au cours d’une réunion de concertation organisée par le gouverneur de la région du Littoral le 30 octobre 2019. Les 5 villages traditionnellement reconnus devant se contenter de 25ha chacun. Qui sont ces facilitateurs, et quel est leur rôle dans une procédure de rétrocession d’un terrain à une communauté, là sont les questions qui créent des remous.

Dans le groupement Bomono, la tension monte désormais, à cause de ce chef qui s’impose dans un village fabriqué de toutes pièces, et qui récompense des « facilitateurs » à coup d’hectares de terrain. La lettre du collectif des populations de Bomono,  dénonçant « l’inertie suspicieuse » du gouverneur de la Région du Littoral dans la réexamination du dossier est indicateur que la bataille pour cette terre promise est loin d’avoir livré tous ses secrets. La paix sociale reste compromise dans la localité, alors que le président de la République se bat à sa manière , pour mendier la paix.

Roland TSAPI

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