Fin d’année : les vœux d’indifférence

Les souhaits de nouvel an et autres vœux,  jadis emprunts de chaleur, l’occasion d’une communion sociale et une manifestation de la solidarité, sont devenus froids et indifférents, juste une formalité au milieu des relations humaines de plus en plus distantes

 La chaleur d’antan

Exemple de souhait stéréotypés et impersonnel

Fin d’année 2022. Chacun fait le point et se félicite d’avoir réalisé quelques progrès, ou regrette de n’avoir pas atteint ses objectifs. Mais chacun veut surtout sacrifier à la tradition de la politesse en adressant des vœux de nouvel an. Les uns et les autres redoublent d’imagination pour trouver la meilleure formule de souhaits de toute nature aux proches, et mêmes aux inconnus. La première remarque, c’est qu’avec les réseaux sociaux, la distance entre les hommes s’est davantage creusée, la froideur s’est installée. Finie  l’époque où, à l’occasion des fêtes de fin d’année, les enfants faisaient un dessin sur une feuille nue, quel que soit l’objet représenté, ou fabriquaient un objet à la main et ensuite allait le présenter ou l’offrir à un oncle, un voisin. Chez ces derniers attendaient toujours un paquet de bonbons ou de biscuits, des pièces de 10 francs ou 25 francs cfa distribuées à longueur de journée à tous les enfants qui passeraient. Les mamans avaient à l’occasion, et peut être pour l’unique fois de l’année, préparé du riz avec une sauce garnie de poisson frais ou de viande, qu’elles se faisaient un plaisir à partager avec ces enfants qui incarnaient toute l’innocence et procuraient dans leur brouhaha une certaine plénitude. La joie était partagée dans le village ou en ville, la chaleur humaine était ce qui donnait du sens à l’existence d’une famille. Celle qui ne recevait pas de visites des enfants ce jour se sentait malheureuse, mise hors de la société et était en tout cas celle qui devait traîner une mauvaise réputation dans le village ou dans le quartier. Les adolescents quant à eux se préparaient dès le matin pour le bal des jeunes à partir de 14h, entrée payante pour les garçons, gratuite pour les filles. Et c’était beau et astucieux de voir que certaines filles à qui la nature avait été assez généreuse, conditionnaient leur entrée dans la salle par l’entrée gratuite aussi de son frère ou cousin, et l’organisateur n’avait pas de choix vue que la fille de par sa beauté constituait un atout pour son chiffre d’affaire. Ces bals de jeunes étaient organisés pour la plupart dans des hangars de fortune faits des feuilles de palmiers, et animés par des radios cassettes à pile, la marque Hellesens étant la plus prisée à l’époque. La chaussure Bata était à la mode, et les garçons les plus nantis pouvaient avoir des tennis blanches, repeintes à la craie ces jours de fêtes. En ville, en plus des bals de jeunes organisés dans des conditions un peu plus modernes, il y avait le cinéma ou le vidéo club le soir. Tout cela participait du brassage humain, de la chaleur des fêtes, de la solidarité africaine.

Cette habitude des textes indifférents et des appels téléphoniques sans conviction, est venue conforter un égoïsme grandissant, en totale opposition avec la solidarité agissante d’antan. Les enfants sont interdits de sortir de la maison, on se méfie du voisin, on soupçonne le passant, l’oncle n’inspire plus confiance. La société est désormais faite de micros cellules familiales isolées, refermées sur elles-mêmes, n’entretenant avec les autres qu’un fragile lien à travers les réseaux sociaux et les téléphones.

…et la froideur de nos jours

De nos jours, les souhaits, quand elles existent, sont fait des visuels stéréotypés et des messages préconçus, téléchargés sur internet et partagés via les réseaux sociaux avec une froideur indescriptible, juste pour la formalité. D’aucuns profitent pour passer des messages sibyllins de règlement de compte par des images et des textes préconçus sur leurs statuts. Il est difficile de recevoir un message personnalisé, conçu spécialement pour le mari, la femme, le père ou le frère. Tout est du copié collé dont le contenu colle parfois mal au  contexte. Cette habitude des textes indifférents et des appels téléphoniques sans conviction, est venue conforter un égoïsme grandissant, en totale opposition avec la solidarité agissante d’antan. Les enfants sont interdits de sortir de la maison, on se méfie du voisin, on soupçonne le passant, l’oncle n’inspire plus confiance. La société est désormais faite de micros cellules familiales isolées, refermées sur elles-mêmes, n’entretenant avec les autres qu’un fragile lien à travers les réseaux sociaux et les téléphones. La fracture de la société, de plus en plus faite de classes organisées en niveau d’aisance financière et matérielle, achève d’éloigner les uns des autres. Chez un frère dans le quartier des riches, c’est le barbecue dans le jardin l’après-midi, autour duquel on apprécie du bon vin, compare les âges des liqueurs et commente sur le confort et les options de la nouvelle voiture, pendant que les enfants essaient la nouvelle PlayStation. Difficile dans ces conditions d’accueillir les enfants du frère cadet ou aîné qui habite le quartier « élobi ».  Ces enfants « mal éduqués » qui peuvent arriver là et marcher partout sur du gazon ou monter sur le canapé en cuir, en plus de regarder les gens quand ils mangent. D’ailleurs, pour faire gentille, la femme du frère du quartier des grands a appelé sa « coépouse » de l’élobi la veille et elles se sont rencontrées à l’entrée du marché, où elle lui a donné quelques provisions, un peu d’argent et un vin bas de gamme pour son mari. Répondant à son souhait de venir à la maison le jour de la fête, que son mari et elles vont recevoir des partenaires d’affaires, des collègues ou simplement qu’ils ne seront pas là. En réalité c’était un moyen élégant de les tenir à distance, ne pas partager leur monde.

Rallumer le feu ?

Au désir d’être ensemble au moins lors des fêtes, s’est substituée l’envie d’être le plus éloigné possible. Beaucoup de facteurs y concourent, du développement technologique à l’instinct de survie. Au XXIe siècle l’homme est devenu plus qu’un loup pour l’homme, tout en devenant paradoxalement plus civilisé. Le frère qui incarnait l’amour dans le temps, et auprès de qui on sentait en sécurité, est devenu l’objet de toutes les suspicions, une menace. A sa vue on développe automatiquement un réflexe d’auto défense, on se sentirait mieux si l’on était le plus loin possible de lui, aller loin dans la société, est devenu synonyme d’éloignement de la famille et des proches, même des intimes d’enfance. A l’aube de la nouvelle année, notre souhait est que chacun réalise à quel point les relations humaines sont devenues froides, intéressées, conditionnées, à quel point l’homme est devenu capable de vendre l’homme, sacrifier toutes relations pour les biens matériels et le pouvoir, notre souhait est que chacun fasse sienne ce dicton du dramaturge irlandais Georges Bernard Shaw : « dans la vie il y des gens qui regardent les choses telles qu’elles sont et se demandent pourquoi, il y en a qui les imaginent telles qu’elles devraient être et se disent : pourquoi pas.»

Excellente fin d’année à tous.

Roland TSAPI

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