Fin d’année : le défi de la propreté dans les services publics

Pendant que la société entière, qui a perdu la notion de propreté permanente, s’active lors des fêtes de fin d’année pour faire le ménage, les services publics, pas déjà bien lotis en la matière, trainent le pas, ou ne se sentent pas concernés.

Nous terminons aujourd’hui la série des chroniques sur la propreté, en nous intéressant au service public. Pour constater que ce qu’on ne peut pas donner à soi-même, il est souvent difficile de donner aux autres. Et dans un contexte où personne ou presque ne se sent concerné par la chose public, si ce n’est pour en abuser, il est dès lors difficile de parler de propreté dans les services publiques. Déjà, le premier élément de propreté dans un service accueillant du public, c’est la toilette. Mais il est presqu’impossible pour un usager qui se retrouve dans les bureaux administratifs, d’avoir un besoin et pouvoir le satisfaire. Les rares toilettes qui y existent sont hors d’usage, faute d’entretien, et celles encore fonctionnelles ont été privatisées par les occupants des lieux, qui tiennent à se protéger contre les indélicatesses des usagers qui pourraient y aller, étant donné que ces derniers excellent dans la mauvaise utilisation des toilettes. Déjà médiocres pour ce qui concerne leurs propres toilettes à domicile s’ils ne sont pas dans une cour commune, ils se montrent encore mois respectueux quand il s’agit des toilettes dites de l’Etat. Quant aux toilettes publiques, l’existence et la gestion dans les villes camerounaises relève d’un autre mystère, avec la ville de Douala comme un cas particulier, où des milliards ont déjà été englouties pour la construction des toilettes publiques, et le résultat se trouve être des caisses insalubres parsemées à quelques endroits de la ville, vandalisées pour certaines ou devenues pour d’autres des refuges des sans abri. La conséquence immédiate de cette absence de toilettes, c’est que les villes deviennent de vastes urinoirs à ciel ouvert, pestant de mauvaise odeur quand on s’oriente mal dans certains coins.

Vue extérieure

Sorti des toilettes, la propreté intérieure des services publics est loin d’être un exemple, en commençant par l’aspect extérieur de certains bâtiments administratifs. Les murs sont défraichis depuis des années, la peinture ayant laissé place à d’énormes traits de moisissures et d’algues qui poussent, certaines plaques d’indication du service sont illisibles ou noyées dans la broussaille. Inutile de préciser que ces administrations bénéficient des budgets d’entretien chaque année. En période de fin d’année, on assiste souvent dans les entreprises privées à un nettoyage de fond, une reconfiguration de l’espace suivie des décorations circonstancielles, assorties des félicitations et remerciements des usagers par l’offre des gadgets ou des bonbons disposés dans un panier ou accrochés à un arbre de Noel. Mais même en cette période de fêtes, pareille préparation et accueil est rare dans les services publics, les services financés par l’Etat.

Mais en en réalité, on y est pas arrivé au hasard, les politiques publiques y ont mis du leur, et désormais la propreté fait partie d’un réseau de valeurs : elle est sœur de l’ordre, de la discipline, de l’obéissance. Elle est apparentée au goût de la santé; elle est en relation directe avec les notions de rationnel, pratique, efficace.

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L’exemple suisse est parlant, ce pays paradoxalement prisé par l’autorité camerounaise. Là-bas, dit Geneviève Heller, la propreté aujourd’hui peut être considérée comme l’une des valeurs essentielles de la vie domestique, de la vie sociale et de l’aménagement urbain. Elle joue implicitement comme critère d’évaluation. C’est une valeur positive dont la légitimité n’est guère mise en doute. On croit à la propreté, c’est une valeur sûre. On ne se rend pas très bien compte d’ailleurs de la permanence et l’omniprésence de cette notion dont l’influence est sensible sur les comportements, la façon d’aménager l’espace, l’appréciation que l’on a des autres, le sentiment de bien-être ou de malaise. L’acquis que l’on peut attribuer à la campagne hygiéniste depuis plus d’un siècle fait sans aucun doute partie de ce que l’on appelle le progrès : les principales maladies sociales et épidémiques du XIXe siècle sont écartées, les rues sont nettes, les logements ne sont plus des bouges, l’individu n’est pas agressé par la souillure des autres, chacun a appris à bien se comporter; les hôtels, les restaurants, les hôpitaux sont impeccables, les lieux publics sont laissés en bon état de propreté. La Suisse à cet égard peut servir d’exemple.

En Suisse on admet que s’il est aisé de reconnaître les mérites de la propreté, il est sans doute moins facile de déchiffrer ou de reconstituer de quelle façon elle s’est imposée dans la mentalité, de quelle idéologie elle s’est trouvée peu à peu chargée. En d’autres mots, on n’a peut-être pas réalisé à quel prix elle est entrée dans les mœurs, de quels traits elle est inséparable. Mais en en réalité, on y est pas arrivé au hasard, les politiques publiques y ont mis du leur, et désormais la propreté fait partie d’un réseau de valeurs : elle est sœur de l’ordre, de la discipline, de l’obéissance. Elle est apparentée au goût de la santé; elle est en relation directe avec les notions de rationnel, pratique, efficace. On ne se méfie sans doute pas assez de ce qu’une valeur reconnue peut avoir comme exigence, sacrifice et contrainte. Elle est parfois susceptible aussi d’ambiguïté : elle peut être pervertie, excessive, méticuleuse, répressive, aseptisée; elle engendre même la monotonie, mais cela vaut le coût. L’histoire de la propreté permet d’éclairer certains automatismes sans doute confortables et  sécurisants, mais aussi contraignants : En suisse, pays de la propreté, les populations sont habituées à un seuil élevé d’exigences en-dessous duquel elles sont mal à l’aise, sur lequel elles n’hésitent pas à placer leur fierté et la conviction d’une supériorité non seulement économique, mais aussi morale. Les Camerounais qui clament leur fierté peuvent le prouver aussi dans le domaine de propreté, en privé ou en public, car elle est aussi importante à domicile qu’au bureau, au marché, dans la rue, dans le taxi. La propreté relève de l’histoire du quotidien, de tous les jours, toutes les heures, toutes le minutes, elle ne se programme pas au rythme des saisons ou des fêtes.

Roland TSAPI

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