Figures : Victor Fotso, sur le chemin de Hiala

Parti de rien, il a fini comme l’un des capitaines, sinon le pionnier des capitaines de l’industrie au Cameroun. Il s’est éteint le 20 mars 2020, laissant derrière lui un immense héritage aussi bien matériel qu’intellectuel

écouter l’éditorial

Sur les collines du quartier Kouoh à Bandjoun, département du Koung-Khi, région de l’Ouest,  se dresse fièrement l’un des plus prestigieux établissements de l’Université de Dschang, l’Institut universitaire de Technologie Fotso Victor de Bandjoun. Construit en 1987 sur financement propre de l’homme d’affaires, ce qui était au départ un collège d’enseignement technique a été cédé à l’État du  Camerounais le 12 août 1992, et érigé en Institut Universitaire de Technologie rattaché à l’université de Dschang à la faveur de la réforme universitaire de 1993. 20 ans plus tard, le 5 avril 2012, le ministre de l’Administration territoriale et de la décentralisation d’alors René Emmanuel Sadi, coupait le ruban symbolique de l’hôtel de ville de Bandjoun, une œuvre architecturale évaluée à 4,2 milliards de francs Cfa, entièrement financée par le même homme. Une fois de plus, il a remis les clés de ce bâtiment le 17 janvier 2020 à l’Etat, représenté cette fois par le ministre de la Décentralisation et du développement local Georges Elanga Obam.

Debout dès l’aube

L’on ne donne que de ce que l’on a, dit un adage de l’Ouest Cameroun, et cet homme qui a tant donné à l’Etat, est surtout celui qui a su bâtir une fortune et s’est imposé dans le landernau économique national et international, l’un des pionniers de la construction d’un tissu industriel au Cameroun, alors que rien à la naissance le présageait. Un homme qui a su transformer son manque d’éducation scolaire en un atout pour la réussite dans le monde des affaires. Le petit Fotso nait vers 1926, d’après son propre récit dans son livre autobiographique intitulé « Le chemin de Hiala » publié en 1994. En 1933, il n’a que 7 ans lorsque son père, commerçant de profession, le choisi parmi ses fils pour lui transmettre ses connaissances du marché. Il doit alors accompagner son géniteur chaque fois au marché de Hiala. Après un bref séjour sur les bancs à l’école catholique de Baleng, il quitte les classes à 15 ans et se lance dans la vie active. Il commence à Foumbot où il est recruté par un planteur blanc comme manœuvre. 4 ans après il se retrouve plutôt dans une autre plantation à Bafang, où il est fait chef des ouvriers au bout de quelques jours, à la faveur de son expérience passé.

Mais sa tête n’est pas vraiment à ça, de l’intérieur il est rongé par une envie de se mettre à son propre compte. La rencontre de deux commerçants Bandjounais installés à Mbalmayo en 1947 lui donne l’occasion de les suivre dans cette localité. C’est ici qu’il se fabrique un premier comptoir portatif à corde, avec lequel il se promène dans la ville comme vendeurs à la sauvette. Un an plus tard, il obtient sa patente, qui à l’époque était un document précieux et faisait de lui désormais un commerçant établi. Cela lui permet surtout de se rendre à Douala pour la première fois pour les achats en gros, et devient en quelque temps le fournisseur des autres commerçants de la ville. Le succès est désormais aux portes, et il pense à diversifier.

« Décollage »  

En 1955, il effectue son premier prêt bancaire au Crédit Lyonnais de Mbalmayo, pour créer une agence de transport interurbain. 4 ans après, en 1959, à la veille de l’indépendance du Cameroun oriental, Victor Fotso qui n’est âgé que de 33 ans est déjà propriétaire de 6 magasins, d’une société de transport et de 4 villas. Cette année-là il fait la rencontre de Pierre Castel qui était négociant de vin, qui lui fait confiance et lui confie un stock de vin rouge en dame-jeanne, ce qui scellera les relations d’affaires entre les deux. Pierre Castel le fera voyager en France en 1962 pour la première fois et l’initie à l’importation. Dans son livre autobiographique, Victor Fotso raconte sa première expérience dans un avion : « les paysages qui défilaient maintenant sous mes yeux me faisaient mesurer le caractère relatif de mes sensations de l’époque, mais aussi le chemin parcouru depuis mes premiers marchés. Je pensais à mon père et à notre marche vers Hiala aux premières heures de l’aube. » En prenant l’avion ce jour-là, l’enfant de Bandjoun avait décollé, au propre comme au figuré. Le voyage lui fit voir grand et décupla ses ambitions. De simple commerçant il passe vite industriel. En 1970, il crée la Société Africaine de Fabrication de Cahiers (Safca), en 1974, il fonde la Pilcam, une fabrique de piles. En 1983 à Paris, avec le Français Jacques Lacombe il fonde la Compagnie Internationale de Service (Cis). Quelques années plus tard le groupe Fotso Victor comptera les sociétés : Fermencam, Fabassem, Fishco, Gfa, Phytocam, Pilcam, Safca, Proleg, Unalor et Sopicam et enfin la banque CBC, créée en 1997.

Honneurs

Après le succès comme homme d’affaires, il ne lui restait plus que les honneurs pour être accompli. Et la politique lui donnera cette occasion. A l’issue des élections locale de 1996, il devient maire de la commune rurale de Bandjoun en janvier 1996 sous le parapluie du parti au pouvoir le Rdpc, fonction qu’il a occupé jusqu’au 20 mars 2020, date à laquelle il a tiré sa révérence  à Paris. Il laisse derrière une immense fortune, mais surtout un héritage intellectuel conservé dans son livre « le chemin de Hiala », qui contient au côté de son itinéraire personnel, des enseignements profonds pour la réussite.  Les plus belles citations de ce livre ont été recensées et regroupées dans une note de lecture intitulée « les 36 conseils secrets de Fotso Victor », publiée en 2006 aux éditions Cognito sous la direction du chercheur anthropologue Théophile Nga. L’un des conseils à la jeunesse qui peut y être retenu, c’est qu’il ne faut pas être trop regardant sur la qualité de la vie lorsqu’on se cherche encore. Fotso Victor dormait en effet dans une cuisine, sur un sol nu près du foyer à bois pendant ses premières années à Mbalmayo. Mais il a bien fini au sommet de la gloire, dans des maisons au luxe de choix. Comme indiqué dans la bible, il a su se rabaisser, pour que Dieu l’élève.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code