Figures : Victor Anomah Ngu et le Vanhivax oublié

Chercheur émérite, il a mis sur point un remède contre le Sida, mais a fini sa vie en se battant pour la reconnaissance de ce médicament par son gouvernement et par la communauté scientifique internationale. Cette solution à la pandémie du siècle est aujourd’hui oubliée, à cause de la couleur de la peau de son inventeur

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Dans les années 2000, la pandémie du Sida décimait le monde entier, un peu comme le fait le corona virus en cette année 2020, et le monde scientifique était comme aujourd’hui lancé dans une course folle pour la recherche de la solution médicale. C’était à qui proposera un remède efficace pour sortir le monde des ravages de cet autre virus dénommé VIH. Cette solution aurait pu venir de Yaoundé au Cameroun, si seulement le Cameroun n’était pas en Afrique. Du fond de son laboratoire en effet, un ancien ministre de la Santé avait trouvé le remède miracle, baptisé Vanhivax qui avait permis d’anéantir la charge virale de plusieurs centaines de malades. Ce chercheur camerounais s’appelait Victor Anomah Ngu.

Il vit le jour en 1926 à Buea dans le Cameroun Occidental de l’époque administré par la Grande Bretagne. Ses études commencées dans une école primaire de la localité se poursuivirent au collège Sasse et puis à Ibadan, Nigeria, où il commença son cursus universitaire, pour l’achever à l’Université de Londres de 1951 à 1954. Il rentrera commencer sa carrière professionnelle dans cette université d’Ibadan, où il a enseigné la chirurgie pendant 6 ans, de 1965 à 1971, avant de poursuivre à l’Université du Cameroun où il enseigne la même matière de 1971 à 1974. Année à laquelle il devient le vice-recteur de cette institution pendant 8 ans, jusqu’en 1982 quand lui est confié le ministère de la Recherche. A ce poste, il dirige aussi le laboratoire de recherche sur le cancer de l’Université de Yaoundé. Les expériences passées et le contexte mondiale de l’époque, dominé par la propagation du Sida, contribue à faire de lui le ministre de la Santé tout désigné, dont il tient les rênes jusqu’en 1988, avant de quitter le gouvernement, ce qui lui permet de développer la clinique de l’Espoir, qui devient pour lui le centre de recherche contre le virus du Sida.

Bataille au-delà du virus

Avec une équipe de 4 médecins chercheurs, il se consacre désormais à trouver une solution africaine à ce qui était alors appelé la pandémie du siècle. Tâche ardue il faut le dire, surtout que Victor Anomah Ngu ne se bat pas seulement contre le virus dans le laboratoire, il doit aussi se battre à l’extérieur pour faire accepter les résultats de ses recherches par un gouvernement qui semble ne pas croire en ses propres fils, et se battre également contre une communauté scientifique internationale qui n’est pas prête à accepter que la solution au Sida vienne de l’Afrique.

Avec témérité et persévérance, l’équipe à Anomah Ngu réussit à engranger des victoires au niveau local, où les témoignages des personnes guéries finissent par convaincre le gouvernement de prêter une oreille attentive à ses cris de demande de soutien. Dans une interview accordée en janvier 2004 aux journalistes Venant Mboua et Sandeau Nlomtiti du journal Le Messager, il affirmait « je crois que l’Etat soutient la recherche maintenant. Il faut dire sans équivoque qu’au début, ce n’était pas le cas. Sans doute, l’Etat n’était pas conscient du fait que la recherche, sur le plan national, était intéressante. Le Chef de l’Etat a toujours soutenu la recherche. Mais, la transmission vers le bas par ses collaborateurs n’a pas toujours été sans problème. A l’heure qu’il est, nous sommes très conscients du fait que l’Etat nous soutient. » Dans cette reconnaissance, il obtint même la promesse d’une subvention à la recherche de l’Etat, qui devait lui permettre d’aller plus loin et plus vite dans la mise au point du médicament. A ce sujet, il affirmait au cours de la même interview que le montant de la subvention était d’un milliard huit cent millions, mais qu’il n’avait jusque-là reçu que la somme de 100 millions. Difficile de dire si le reste n’a jamais été versé à la fondation.

Victime de la couleur de sa peau

L’autre bataille était la reconnaissance internationale et l’obtention d’un brevet. Quand les deux journalistes de Le Messager lui posèrent la question de savoir ce  qui pouvait servir de coup de pouce pour que le Vanhivax soit enfin reconnu sur le plan international, sa réponse était sans équivoque : « La situation du Vanhivax connaît deux problèmes principaux. D’abord, les gens trouvent difficile de croire que ce qui est très compliqué leur est expliqué de la manière la plus simple. Si j’avais moyen de rendre les choses compliquées, je le ferais. Mon cerveau n’est pas assez grand pour compliquer les choses que je peux simplifier. Deuxième argument qui, à mon avis, est très important c’est que je suis Camerounais et Noir, malheureusement. Si j’étais Américain ou Français, on aurait dû parler de cette découverte, il y a dix ans. Je ne peux pas changer la couleur de ma peau. J’ai la conviction que les gens qui parlent beaucoup plus du Sida ne sont pas contents que celui-ci disparaisse rapidement. Parce que c’est un fonds de commerce, ceux-ci ne voient pas les malades, car ils parlent seulement à la radio et à la télévision. Moi, je vois les malades. Il se peut que nos points de vue soient différents. Pour moi, c’est un problème terrible. Si j’avais le moyen de l’anéantir par une baguette magique, je le ferais tout de suite. Il y a des gens en Europe et ailleurs qui ne veulent pas que ce soit si vite que ça. Car ça procure à leurs yeux beaucoup d’avantages. Vanhivax a beaucoup d’avantages ; s’il est adopté, dans un temps relativement court, le problème connaîtra une solution. »

Œuvres non suivis par son gouvernement  

Des propos emprunts d’espérance, mais prononcés dans un monde où l’esprit capitaliste avait  pris le dessus sur les engagements humanitaires.  Le Professeur Victor Anomah Nguh, qui avait su donner du sens à ce titre universitaire, contrairement à ceux qui l’affichent plutôt à la télévision, aurait bien voulu continuer sa bataille contre le Sida, il aurait même voulu être là aujourd’hui pour trouver une solution contre le corona virus, mais il était aussi un homme, donc mortel. Au soir du 14 juin 2011, l’éminent chercheur âgé de 85 ans rendit l’âme, emporté par la maladie. Au lendemain de sa mort, Dr Henry Bissong l’un des membres de son équipe, disait à un journaliste, « la survie du Vanhivax est une responsabilité collective. C’est-à-dire, l’équipe laissée en place par le professeur, le gouvernement et les Camerounais». Le Vahnivax n’a jamais été reconnu sur le plan international comme faisant partie du protocole médical contre le Sida malgré ses preuves, seulement à cause de la couleur de la peau de son inventeur. Et aujourd’hui encore, la question se pose de savoir ce que le gouvernement a fait de son côté pour valoriser la découverte de ce digne fils du pays.  

Roland TSAPI

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