Figures : Samuel Eboua, le mal être de la rupture du régime

Ce haut commis de l’Etat a mal vécu le changement du régime, qui au lieu de continuer sur la courbe ascendante, a entrainé dès les premiers jours le pays vers l’abîme. Ses tentatives de remédier à la situation à travers une structure politique n’a pas prospéré, mais il a laissé derrière lui des réflexions prémonitoires

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Parmi les partis politiques en course pour la conquête des mairies et des sièges à l’Assemblée nationale lors du scrutin du 09 février 2020, il y a le Mouvement pour la démocratie et le progrès. Le fondateur de ce parti créé en 1992 n’a pas eu le temps de l’asseoir et d’en faire un instrument de changement comme il l’aurait souhaité, emporté à l’âge de 72 ans par la mort. Samuel Eboua, puisqu’il s’agit de lui, est né le 3 mars 1928 à Njombé, département du Moungo, région du Littoral. Son parcours scolaire l’a  amené à l’Institut de géographie de l’Université de Paris où il a obtenu le diplôme d’études supérieures de géographie, et à l’Institut d’études politiques de la même université d’où il est sorti avec le diplôme correspondant, avant de rentrer au Cameroun en 1964.

Dans les bonnes grâces du régime

Le Cameroun oriental vient à ce moment d’accéder à l’indépendance, 4 années plus tôt. Il commence sa carrière professionnelle comme professeur dans l’un des rares lycées de l’époque au pays, le lycée général Leclerc de Yaoundé. Rapidement, il passe directeur de l’Enseignement du second degré au ministère de l’Education, de la jeunesse et des sports, puis Chargé de mission à la Présidence de la République. Le président Ahmadou Ahidjo continue de lui accorder sa confiance, et l’appelle à la présidence comme Secrétaire général adjoint. De ce poste, il est nommé Président directeur général de la Cameroon Airlines 6 mois après sa création, avant de revenir plus tard auprès du président Ahidjo, cette fois comme Secrétaire général à la présidence avec rang et prérogatives de ministre d’Etat. Son dernier poste occupé dans le gouvernement est celui de ministre de l’Agriculture.

Corriger le « renouveau »

Comme beaucoup d’autres hauts commis de l’Etat ayant travaillé aux côtés d’Ahmadou, il s’est lancé dans la politique après le changement du régime, et d’après les actions et les idées défendues, on peut dire qu’il était dans la logique de corriger les failles observées avec le nouveau régime. Fondateur du parti Union national pour a démocratie et le progrès (Undp), il fût victime de ce qui peut être appelé une machination, qui permis à Bello Bouba Maigari de reprendre les rênes du parti, ce qui l’obligea à mettre sur pied l’autre formation politique, le Mouvement la démocratie et le progrès en 1992. Loin d’être un parti populaire, c’est plutôt un parti d’idées, qui entend perpétuer l’idéologie prônée par un homme qui avaient beaucoup à proposer, de par sa longue expérience dans les coulisses du pouvoir. Cette expérience transparait surtout dans les publications qu’il a laissées derrière lui, dont une principale est intitulée d’Ahidjo à Biya, Le changement au Cameroun.

Le résumé de cet essai politique fait état de ce que « les dirigeants du Renouveau camerounais ont voulu trop vite enterrer leurs prédécesseurs. L’ombre du Président Ahidjo a lourdement plané sur le successeur qu’il s’était lui-même choisi. Les intrigues de l’entourage du Renouveau, armé du slogan ” Rigueur et Moralisation “, ainsi que ses irresponsabilités économiques, ont conduit de concert et impitoyablement le Cameroun vers l’abîme. Dès la première année de l’ère de Biya, la rupture était esquissée et elle interviendra très vite, dans le sang. Le Changement, si fort prôné au départ, a abouti à l’arrivée, à la partition du pays en ethnies manipulées jusqu’à la rivalité, à la recherche du gain effréné et en toute impunité de la part des élites au pouvoir, alors que les populations se morfondent dans l’économie de la misère et dans un climat de peur. » L’éditeur de cet essai explique que Samuel Eboua,  poursuivant son œuvre d’éclairage sur ” la période Ahidjo ” et sur l’homme lui-même, offrant ses réflexions d’habitué des arcanes du pouvoir antérieur à Biya, fait encore une fois découvrir que l’on peut, en Afrique comme ailleurs, être un homme politique conséquent avec soi-même, avec ses actes passés, avoir servi honnêtement un pouvoir même ” fort “, et le défendre longtemps après qu’il ait disparu, et dans les circonstances les plus difficiles. »

La nostalgie du passé

Dans un autre essai intitulé Ahidjo et la logique du pouvoir publié en 1995,le fils du Moungodémontre que” Nul n’a le droit d’effacer une seule page de l’Histoire d’un pays “, donc de l’Histoire d’un peuple à travers la politique de ses dirigeants, même les plus controversés. Pages sombres comme pages de gloire font partie de l’héritage – et même de l’hérédité nationale – transmis aux jeunes générations pour qu’elles en fassent leur profit ». Fort de ce principe d’après l’éditeur, Samuel Eboua ” revisite ” dans cette publication l’Histoire du Cameroun ” sous le règne d’Ahidjo “, avec son expérience propre d’homme de confiance du Président (1969-1982) et, auparavant, durant la phase préparatoire à l’accès au cabinet du chef de l’Etat de 1969 à 1974. Il révèle ainsi la face cachée du personnage et de ses prises de décision, en racontant cette ” petite histoire ” qui éclaire beaucoup l’Histoire officielle.

Dans les écrit de Samuel Eboua, on a aussi le journal « une décennie avec le président Ahidjo », publié également en1995, qui raconte les moments passés auprès du président Ahidjo, conclu par des propositions sur les reformes de l’université de Yaoundé, sans lesquelles je cite « d’ici quelques années nous auront une pléthore de docteurs dont on ne saura quoi faire, remplissant plus ou moins les normes académiques comme il existe déjà une pléthore de licenciés »

Ses réflexions sont également allées au-delà du Cameroun, dans le livre intitulé « Interrogations sur l’Afrique noire » publié  en 1999 , présenté par l’éditeur comme un cri d’alarme en ces termes : « le retard qu’accuse l’Afrique Noire dans tous les domaines doit la conduire à s’interroger sur sa propre nature, son propre génie, son rôle de consommateur passif du fruit des recherches et des découvertes des autres…Une telle interrogation constituerait la prise de conscience de sa situation et, partant, le début de la recherche d’une solution. L’Afrique doit devenir son propre critique. Ce qu’il lui faut c’est une révolution radicale de mentalité. »

Cette réflexion est encore plus que d’actualité aujourd’hui en Afrique globalement, mais davantage au Cameroun,  ce Cameroun dont rêvait Samuel Eboua en fondant le Mouvement pour la démocratie et le progrès, qui pour les élections locales de 2020, est en courses dans 5 commune dans le Moungo, et en quête de 3 sièges de députés

Roland TSAPI

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