Figures : Sadou Hayatou, l’homme du premier dialogue

Il est celui qui a porté sur ses épaules la responsabilité historique de ramener le calme dans un pays en ébullition à la faveur des mouvements démocratiques des années 90. A sa manière il a su tenir la barque et a passé le témoin le moment venu  

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Sur le chemin de la démocratie au Cameroun, une conférence tripartite s’ouvre au Palais de Congrès de Yaoundé le 30 octobre 1991. Elle réunit les responsables des partis politiques, les personnalités de la société civile et les représentants des pouvoirs publics. Un an auparavant, à la faveur de l’adoption des  lois en décembre 1990 sur les partis politiques et le mouvement du vent d’Est qui soufflait sur le continent, les partis politiques nouvellement autorisés avaient déclenché une vague de contestation, demandant la remise en cause profonde des institutions et du système de gouvernance. Dans d’autres pays, de pareils soulèvements avaient donné lieu à des conférences nationales, au Cameroun le président Paul Biya l’avait déclaré sans objet et offert à la place la rencontre tripartite, ce qui devait permettre au gouvernement d’éviter les conséquences imprévisibles d’une conférence nationale souveraine.

Parcours atypique

L’homme chargé de conduire les travaux était Sadou Hayatou, nommé Premier ministre le 26 avril 1991, alors que ce poste avait été supprimé de la structure gouvernementale depuis le 25 janvier 1984. Sadou Hayatou se présentait alors comme le fusible que le président Paul Biya avait installé pour contenir l’électrochoc  qui venait de la rue. Il est né le 15 février 1942 à Garoua, issue de la puissante famille de l’ancien Lamido de Garoua Amadou Hayatou.  Parmi les enfants qu’on dit être nés avec la cuillère dans la bouche, il a fait l’essentiel de ses études en France, d’où il est rentré avec une licence en sciences économiques et un diplôme de l’Institut des hautes études d’Outre-mer de Paris.

De retour au pays en 1967, il entre l’année suivante au ministère du Développement industriel où il est nommé directeur adjoint des produits de base, puis directeur en 1969, tout en accédant au grade d’administrateur civil la même année. Parallèlement, il est vice-président de l’Alliance des pays producteurs de cacao de 1969 à 1970 puis président de l’Organisation interafricaine du café (OIAC) de 1970 à 1971. Il n’a que 29 ans qu’il a déjà connu une telle ascension. A 32 ans, en 1974, il est détaché à la Banque internationale du Cameroun pour l’épargne et le crédit comme directeur général adjoint. En 1976, il est promu directeur général de cette société et en 1979, administrateur-directeur général.

Confiance continue de deux présidents

Son étoile continue de briller après le départ du pouvoir d’Ahmadou Ahidjo en 1982. En 7 ans Paul Biya le nomme à la tête de trois ministères.  Ministre de l’Agriculture, du 22 août 1983 au 24 août 1985, ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire, du 24 août 1985 au 4 décembre 1987, et ministre des Finances du 4 décembre 1987 au 7 septembre 1990. Il occupe ce poste au moment où la crise économique frappe les pays africains, dont les comptes sont désormais contrôlés par les institutions internationales, qui impose ce qui a été appelé l’ajustement structurelle. C’est le jeune ministre Sadou Hayatou qui sera chargé de négocier le  programme de redressement économique du Cameroun avec  le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. De ces négociations, le Cameroun sortira avec une nouvelle appellation désormais, celle de Pays pauvre très endetté (Ppte) . La même année 1990, il est  nommé secrétaire général de la Présidence de la République, fonction qu’il exerce jusqu’à sa nomination au poste de Premier ministre, quand celui-ci est réinstauré le 25 avril 1991. Première mission, mettre fin à la vague de protestation sans précédent, marquée par une grève générale dans le cadre des opérations « ville morte » lancées par l’opposition.

L’homme du premier dialogue camerounais

Au Palais des Congrès où s’ouvrent les travaux de la tripartite le 30 octobre 1991, il est l’homme sur qui les espoirs sont fondés pour ramener le calme, et il doit en même temps ménager la chèvre et la chou, en faisant usage d’une main ferme dans un gang de velours. Il n’est en effet pas question que le gouvernement montre un signe de faiblesse, au cours de ce dialogue qui lui a été imposé. Le premier défi de Hayatou est d’ailleurs de faire venir à la rencontre les membres de la Coalition de l’opposition, conduits par Ni John Fru Ndi.

Quand la délégation de ce dernier consent à participer aux assises, c’est comme un ouf de soulagement pour le gouvernement,  et l’entrée de Fru Ndi et sa suite dans la salle des travaux est accompagné d’un standing ovation. Hayatou ne se laisse pour autant pas attendrir. Il donne le ton dès le deuxième jour de la rencontre, en retirant la parole à Pierre Flambeau Ngayap pour non-respect du code de bonne conduite qui stipulait que chaque interlocuteur lié à un parti s’exprime seulement au nom de celui-ci. En signe de protestation, John Fru Ndi et les autres acteurs de l’opposition quittent la salle. C’est une médiation du cardinal Christian Tumi qui les fera revenir, mais  le message était passé, Hayatou n’avait pas l’intention de se laisser intimider par qui que ce soit.

Pendant deux semaines il conduisit ainsi les débats, et parvint à mettre tout le monde d’accord sur les résolutions, qui furent signées par pas moins de quarante partis politiques.  L’opposition acceptait ainsi la levée du mot d’ordre de villes mortes et de désobéissance civile. En contrepartie, le gouvernement acceptait de démilitariser les zones sous contrôle de l’opposition, de réhabiliter certaines figures historiques du pays et de fixer un moratoire pour les commerçants victimes de villes mortes. Le régime en sortit requinqué, plus confiant, et convoqua les élections locales le 1er mars 1992. Sadou Hayatou avait presque réussi sa mission, et c’est sans doute avec le sentiment du devoir accompli qu’il quitta le gouvernement le 9 avril 1992, au lendemain des élections législatives et municipales, quand il est remplacé comme Premier ministre par Simon Achidi Achu. C’est pratiquement un poste de retraite qui lui a été donné à la Banque des Etats de l’Afrique centrale, où il a occupé la fonction de directeur national de mars 1993 à janvier 2008, avant de se retirer complètement de la vie publique, à 66 ans. Depuis lors on avait très peu entendu parler de lui, jusqu’à l’annonce de son décès le jeudi 1er août 2019 en Suisse.

Modèle de discipline et de loyauté, il est l’un des rares fonctionnaires à la carrière exemplaire, qui est entré dans l’administration à 22 ans et a gravi tous les échelons jusqu’au poste de Premier ministre sans se faire épingler par des  casseroles qu’il aurait éventuellement laissées trainer derrière lui. Et surtout, à seulement 66 ans, il a su céder la place aux autres, sans vouloir faire ombrage aux jeunes en cherchant à se reconvertir dans des fonctions honorifiques de maire, député ou sénateurs.

Roland TSAPI

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