Figures : Ni John Fru Ndi, artisan du retour au multipartisme

Tel David devant Goliath, il a eu le courage d’affronter un régime oppressif pour ouvrir la voie au multipartisme, là où beaucoup avaient reculé

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Le vent d’Est

Lors  de la 16e conférence des chefs d’État d’Afrique et de France qui s’est déroulée à La Baule du 19 au 21 juin 1990, le président François Mitterrand avait  prononcé un discours dans lequel il invitait les pays africains à suivre le mouvement des réformes démocratiques entrepris dans les pays de l’Europe de l’Est, suite à la chute du mur de Berlin. Établissant un lien direct entre démocratie et développement, le discours de François Mitterrand  marquait un changement d’approche pour la France, qui devait désormais lier « tout son effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté ». Mitterrand  précisait alors que c’est avec enthousiasme que son gouvernement accordera de l’aide à ceux qui franchiront avec courage le pas du multipartisme, plusieurs pays d’Afrique fonctionnant à ce moment avec un système de parti unique. Y compris le Cameroun.

Cette idée fût bien intégrée par certains Camerounais. En Europe, quelques fils du pays, en exil forcé ou volontaire, entreprirent de se mettre ensemble pour créer un parti politique. Les archives citent parmi eux  Ndeh Ntumazah, Jean Michel Tekam, Sandjeu François, et Abel Eyinga. Ces derniers, rejoints par d’autres murirent l’idée et trouvère un nom, le Front Démocratique Camerounais. Dans la formation de la première équipe dirigeante, Jean Michel Tekam occupa un poste proche du chargé des affaires intérieures, et reçu pour mission de se rendre au Cameroun pour explorer les possibilités d’implanter le parti sur place. Une fois arrivé au Cameroun, il organisa une première réunion à laquelle prenaient part des leaders comme Me Yondo Black, mais les services de renseignement qui les traquaient sans cesse firent irruption et arrêtèrent les participants, contribuant ainsi à semer la terreur au sein de l’intelligentsia, l’objectif étant d’étouffer toute velléité de création d’un parti politique. Mais cette fois certains camerounais était décidés. Malgré l’arrestation de Me Yondo Black et sa condamnation à 3 ans d’emprisonnement, les réunions continuèrent plus ou moins clandestinement, et petit à petit le statut d’un parti fut élaboré.

Autoformation

Cette étape franchie, le plus dur fut de trouver la personne qui devait prendre la tête du mouvement. Beaucoup de têtes fortes ayant participé aux différentes réunions, étaient encore terrorisées par la répression impitoyable du régime. C’est alors que fut proposé un nom, celui d’un homme qui n’avait visiblement rien à perdre. Cet homme était celui qui devait accepter d’être persécuté, torturé et même tué si jamais cela arrivait, celui qui était en fait prêt à se sacrifier pour que le Cameroun respire l’air du multipartisme. John Fru Ndi accepta de jouer le rôle.

Que sait-on de l’homme ? Fru Ndi est né le 7 juillet 1941 à Baba II, dans l’arrondissement de Santa, département de la Mezam, région du Nord-Ouest. Le titre de Ni, signe de respect, lui est donné à sa naissance. Il fait ses premiers pas d’écolier à la mission Baforchu Basel et à la Santa Native Authority avant d’aller au Nigeria pour étudier au Lagos City College. Son vrai niveau scolaire est resté un mystère, toujours est-il qu’il décroche assez tôt. D’après une biographie non officielle, ne pouvant aller plus loin à l’école, il s’est lancé dans la vie active sans complexe, comme responsable d’une société de nettoyage à Ibadan toujours au Nigéria, puis agent de la circulation à l’aéroport de Lagos en 1964.

En 1966, il rentre au Cameroun et se lance dans le commerce des vivres frais. Il fonde plus tard une librairie à Bamenda, l’Ebibi Book Center. Et qui dit librairie dit lecture et auto-instruction. Il forgera sa popularité dans divers domaines y compris le sport, en dirigeant le club de football Power Work department (Pwd) de Bamenda de 1979 à 1988. Il a également présidé le Lions Club International branche de Bamenda et  est aussi connu pour avoir lancé dans son village une association de développement, connue sous le nom d’Azob. La politique ne le laissait pas  non plus indifférent, et il s’engagea activement dans le seul parti politique de l’époque, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais, dans lequel il s’est forgé une expérience certaine. En 1988, il manque de se faire investir sur la liste de candidature du parti unique pour les élections législatives, ce qui lui laissera un goût amer.

Le poing de fer

L’occasion qui lui est offerte en 1990 de conduire le mouvement politique en gestation lui permet de prendre sa revanche sur un son ancien parti. D’une main de fer il accepte de conduire la foule qui descend dans la rue de Bamenda le 26 mai 1990 pour une manifestation interdite, dans une ville fortement militarisée depuis la veille, face à un régime qui à plusieurs reprises a montré qu’il est impitoyable. Ce dispositif ne découragea pas Fru Ndi qui brave tous ces obstacles et brise le mythe du pouvoir tout puissant, laissant le soin à ce pouvoir d’assumer ses responsabilités et d’être comptable de ce qui pourra arriver. Quand une jeune fille de moins de 20 ans, Helena Juliet Sikod et cinq autres victimes tombent sous les balles au cours du lancement du Sdf, Fru Ndi en sort plus déterminé. Désormais plus rien ne l’arrête. Lors du premier congrès du parti en 1992, il est officiellement confirmé à la tête du parti. Le combat est désormais porté dans d’autres villes. Il sera aux côtés d’autres leaders dans des marches de revendication d’un code électoral juste, d’une conférence nationale souveraine et autres conditions de tenue d’élections libres et transparentes au Cameroun.

Viser le sommet

Candidat à l’élection présidentielle de 1992, il réclamera à l’issue du scrutin « une victoire volée », mais boycottera celle de 1997, avant de revenir en 2004 et 2011, chaque fois arrivé en deuxième position selon les résultats officiels. Désormais appelé Chairman, il était devenu l’homme fort de Ntarinkon, du nom de ce quartier de Bamenda qui abrite son domicile, transformé aussi en siège du parti. Lors de l’élection présidentielle de 2018, il a pour la première fois renoncé à se porter candidat, donnant cette chance au premier vice-président Osih Josuah Nanbangui. Aujourd’hui en semi retraite politique, usé par le combat et la maladie, il séjourne depuis 2019 aux Etats unis, officiellement pour suivi médical. Derrière lui, le parti montre tout aussi des signes d’essoufflement, mais déterminé à survivre.

Le Chairman n’a pas atteint son objectif politique, celui de devenir président de la république. Il n’a non plus jamais été intéressé par les postes électifs de conseiller municipal ou député. Sur la conduite du parti il lui est reproché de n’avoir jamais voulu passer la main, de même qu’il est l’objet de vives critiques quant aux relations que le parti et lui-même ont depuis lors entretenu avec le pouvoir. Des critiques plus ou moins fondées, mais qui ne devraient pas faire ombrage au caractère battant et courageux d’un homme, qui a accepté il y a 30 ans, de prendre les devants pour une lutte dont l’issue était incertaine. Il a osé, démontrant que même dans les conditions les plus défavorables, aucun projet ne mérite d’être abandonné, car comme le dit le proverbe, qui ne risque rien, n’a rien

Roland TSAPI

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