Figures: Monseigneur Albert Ndongmo, Dieu est aussi africain

Nommé évêque de Nkongsamba en pleine crise socio politique au Cameroun, il se retrouve être le médiateur de fait entre le pouvoir et les responsables de l’Upc. Sa sympathie avec les nationalistes et ses idées panafricaines lui attirèrent les ennuis au point où il s’exila au Canada, où il a achevé ses jours

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Les exploits de Monseigneur Samuel Kleda aujourd’hui dans la recherche des solutions contre le corona virus, rappellent à la mémoire camerounaise un autre monseigneur, Albert Ndongmo, qui lui aussi s’était investi à son époque pour que le Cameroun se réconcilie avec lui-même, pas sur le plan sanitaire cette fois-là, mais sur les plans social et politique. Il fut en effet un partisan majeur dans la recherche de la paix au plus fort de la crise d’après l’indépendance de 1960.

Né le 26 septembre 1926 à Bafou par Dschang dans le département de la Menoua, région de l’Ouest, il entre à 14 ans au  petit séminaire de Melong contre la volonté de ses parents, c’était le 19 septembre 1940. 7 ans plus tard, en janvier 1947, il est admis au grand séminaire de Mvolyé, où il fera la connaissance un an plus tard, de Castor Osendé Afana, avec qui il devient très proche.  Il est ordonné le 21 décembre 1955 à Nkongsamba et nommé aumônier du diocèse de Nkongsamba en 1959, à la veille de l’indépendance du Cameroun oriental. L’une de ses premières œuvres, c’est la création le 15 mars 1960 d’une revue, l‘Essor des jeunes pour transmettre des valeurs chrétiennes aux jeunes. Avec ce journal, Ndongmo a voulu fournir un forum pour un débat ouvert sur les problèmes contemporains. Il considérait la liberté d’expression comme la pierre angulaire d’un système intégré de convictions politiques, sociales, personnelles et intellectuelles, et a tenté d’utiliser le journal à cette fin. A une époque où le contenu des rares journaux était très contrôlés par le pouvoir, l’Essor des jeunes profitait de “immunité ecclésiastique” de son promoteur pour ignorer les censeurs et critiquer le régime. 

Arbitre du conflit malgré lui

Après l’indépendance proclamée le 1er janvier 1960, l’Union des populations du Cameroun qui s’opposait au gouvernement colonial français et réclamait une indépendance véritable,  continua de combattre le gouvernement du président Ahmadou Ahidjo, considéré comme une marionnette des Français. Le territoire que couvrait le diocèse de Nkongsamba, de Mbanga à Melong et s’étendant jusque dans les montagnes de l’Ouest était dans la principale zone de combat. Albert Ndongmo est  nommé évêque de Nkongsamba le 16 juin 1964, ordonné le 16 août de la même année et intronisé le même jour par l’archevêque Jean Zoa. C’est ainsi que de sa position d’homme de Dieu et autorité morale, il se retrouve, malgré lui peut-être au-devant d’un conflit qui oppose les Camerounais aux camerounais, et fait des morts. Sa fonction l’oblige naturellement à chercher la paix, et fait de lui le médiateur tout désigné entre les combattants de l’Upc et le pouvoir. D’après les écrits, il comprenait l’UPC et dans une certaine mesure était d’accord avec  puisqu’il était lui aussi opposé au régime dictatorial, bien qu’il ne soutenait pas le mouvement révolutionnaire de guérilla. Il sympathise avec les insurgés mais accepte que la région a besoin de paix pour se développer économiquement.

Dans sa position de médiateur, il joua divers rôle, interprété selon le camp dans lequel on se trouvait, tantôt comme de la trahison, tantôt comme de la sympathie envers les ennemies de la république. D’après lui en tout cas, en 1965,  un an après son ordination comme évêque, le président Ahidjo lui a demandé d’essayer de négocier avec Ernest Ouandié, le dernier dirigeant actif de l’Upc, pour essayer de mettre fin aux combats. Au cours des années suivantes, il eut  une série de réunions avec militants refugiés en brousse, et aurait même servi d’agent de liaison entre ceux-ci et d’autres responsables du parti à l’Etranger. En juillet ou août 1970, Ouandié, de son refuge appelle à l’aide. Monseigneur Albert  Ndongmo part le chercher et le ramène chez lui où il l’a laissé séjourner plusieurs nuits.  Il a affirmé que ses actions étaient conformes aux instructions du président Ahidjo, même comme plus tard, après l’arrestation de Ouandié, lui-même est interpellé et accusés de complot.

Victime

Le 11 août 1970, Ndongmo écrivit au journal le Monde pour contredire une fausse accusation selon laquelle un stock d’armes avait été trouvé dans la société “Mungo Plastique”, dont il était le directeur, et pour déclarer que deux conseillers techniques européens de cette société avaient été expulsés uniquement parce que leurs papiers n’étaient pas en règle. Mais le Premier ministre du Cameroun oriental, Simon Pierre Tchoungui, demanda au pape de convoquer Ndongmo à Rome et de l’inviter ensuite à y rester. D’après certaines sources, le président Ahidjo et l’archevêque Jean Zoa devaient être derrière la demande, voulant écarter Ndongmo. À Rome, l’évêque est interrogé sur sa propriété de l’usine de plastique de. Il  explique qu’il n’avait créé l’usine que pour donner une indépendance financière au diocèse, de sorte qu’il n’aurait pas à dépendre de l’aide occidentale. Le Saint-Siège se montra hostile  à cette initiative, et celle de mettre sur pieds d’autres entreprises avec lesquelles Ndongmo avait espéré financer le diocèse, les écoles et les hôpitaux et créer un fonds de retraite pour les prêtres et les personnes âgées. Il fut réprimandé par le Vatican pour son activité économique et politique.

Alors que l’évêque est encore à Rome, le 21 août 1970, le ministre de la Justice, Félix Sabal Lecco, annonce que les services de sécurité avaient découvert un complot visant à assassiner le chef de l’État par Ernest Ouandie avec Monseigneur Ndongmo comme complice.  Le pouvoir envisageait de condamner le prélat en son absence. Il réussit à convaincre les responsables du Vatican de le laisser revenir se défendre. A son retour au Cameroun le 27 août 1970, il  découvre dans un titre de journal qu’il avait été suspendu de ses fonctions par Rome, le  pape Paul VI avait nommé Georges Siyam Siewe comme administrateur apostolique ” Sede Plena ” pour Nkongsamba, qui assumait toutes les fonctions actives. Albert Ndongmo conserva cependant son tire d’évêque mais était désormais sans portefeuille. Alors qu’il rend une visite à l’évêque de Douala, il est interpellé et conduit à Yaoundé pour la prison militaire.

Le panafricaniste

Son procès s’ouvre au tribunal militaire le 5 janvier 1971. Lui et deux autres sont reconnus coupables et condamnés à mort, mais 9 jours après, le 14 janvier 1971, sa peine est commuée en réclusion à perpétuité. Le président Ahidjo ordonna finalement sa libération en 1975 peu avant une “élection” présidentielle. Suite à  d’un accord entre Ahidjo et le Vatican, il quitta le Cameroun pour Rome et déménagea plus tard au Canada, où il a obtenu la citoyenneté et a vécu le reste de sa vie. Décédé le 29 mai 1992 à Québec. Son corps a été rendu au Cameroun et a été enterré dans la cathédrale délabrée de Nkongsamba lors d’une cérémonie sobre, comme la vie d’un homme de Dieu

Dans une thèse de doctorat/phd soutenu Le 31 Octobre 2014 à l’université de Ngaoundéré, Jean-Claude Tchouankap, revient sur la vie et l’ouvre de l’homme, et explique d’après le site internet bafou.org que « Monseigneur Albert Ndongmo, depuis le Grand Séminaire, avec sa « guerre du taro », s’est toujours opposé à ce que l’Abbé Bernard Nkuissi qualifiait de « Oui-mon-périsme colonial et infantile ». Il a, par des actes, confirmé les propos du Père Engelberg Mveng selon lesquels, « On ne peut pas lire la Bible en Afrique, fût-on juif, comme on la lirait sur les bords du Jourdain ». Albert Ndongmo appartenait depuis de longues années au courant qui revendique l’urgente nécessité de « repenser la théologie africaine » selon les expressions du théologien Jean-Marc Ela, dans le sens d’un nouveau discours de refondation valeurs d’émancipation de l’Afrique. Parce que, plus que jamais, il s’agit de « sortir l’Eglise d’Afrique de sa captivité babylonienne ».

Roland TSAPI

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