Figures : Martin Paul Samba, le nationaliste de la forêt

L’histoire ne parle pas de lui autant que les autres nationalistes, pourtant le rôle qu’il a joué dans la résistance au colon n’est pas moins important. Pour cela il a payé le même prix que ses compatriotes pendus sur les côtes à Douala

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Le 1er novembre 2019, à l’entrée de la ville d’Ebolowa, la capitale régionale du Sud, des barricades ont été dressées par un groupe de jeunes, appuyés par les éléments de la gendarmerie, pour empêcher Sam Severin Ango, un journaliste natif de la ville de progresser jusqu’au centre urbain. Celui-ci avait décidé de se lancer en politique et avait choisi ce jour-là pour faire un meeting de lancement dans la ville, mais il avait commis le crime d’adhérer à un parti autre que le Rdpc, le parti au pouvoir considéré comme la religion dans cette région dont est originaire le chef de l’Etat. Les auteurs de ces actes disaient clairement au journaliste qu’il était un traitre, du fait d’avoir choisi de s’exprimer librement, d’exercer ses opinions politiques dans un parti de son choix, comme un citoyen libre dans un pays de démocratie. Mais ces jeunes ne savaient sans doute pas que derrière eux, au centre de la ville même, se dresse la statue d’un homme pour qui la ville d’Ebolowa et partant, la terre camerounaise devait être une terre de liberté, et qui avait payé de sa vie le prix de cette liberté, cet homme était connu sous le nom de Martin Paul Samba.

Né orphelin

De son vrai nom Mebenga M’Ebono, il est né vers 1875 dans le petit village de Metoutou-Engong dans la localité de Biba situé dans l’arrondissement d’Ebolowa 1er, département de la Mvila. D’après les écrits, le jeune garçon était déjà voué à l’endurance  avant même sa naissance. Son père meurt quand sa mère est encore enceinte de lui, et cette dernière meurt aussi quelques temps seulement après sa naissance. Orphelin de père et de mère, son oncle Obom Ebono l’accueille et migre avec lui quelques années plus tard dans le petit village Akok, dans l’arrondissement d’Akom 2. Chasseur de profession, il initie le petit Mebenga M’Ebono à la vente des produits de chasse dans la ville de Kribi afin de se procurer des produits de première nécessité. Par sa bravoure et son sens de l’initiative, le jeune garçon se fait remarquer  par un commerçant de la firme allemande ami intime de son oncle, le nommé Issamba frère cadet du chef Veah, chef Batanga de Kribi. Issamba le prend sous ses aisselles et lui permet de fréquenter les couloirs des milieux du colon allemand. Mebenga apprend très vite, au bout de quelques mois il devient incontournable pour son nouveau tuteur. Par une simple salutation en allemand « guten morgen » (bonjour), le jeune homme va attirer l’attention du capitaine Kund, qui plus tard va le confier au lieutenant Von Curt Morgen.

Formation militaire

C’est le début de son initiation militaire. Sans formation particulière, sinon le sens guerrier inné pour un enfant né orphelin et qui a grandi en apprenant à chasser,  il fait déjà des exploits en qualité de soldats à Kribi dans le Sud, à Buea dans le  Sud-ouest, à  Ngaoundéré et Tibati dans l’Adamaoua. Son tuteur Banoho Issamba finit par l’envoyer continuer l’instruction  militaire en Allemagne en 1891. En métropole il porte le nom de Samba, diminutif du nom de son tuteur Issamba, il lui est également attribué le   prénom chrétien de « Martin Paul ». Mebenga M’Ebono devient ainsi officiellement Martin Paul Samba. En 1894, il rentre au Cameroun avec le grade d’officier, et continue de travailler auprès du colon allemand pour résoudre le problème de la révolte anticoloniale qui gagne progressivement le terrain, sous les ordres du Lieutenant Hans Dominique.

Engagement pour son peuple

Malgré les privilèges qu’il avait dans l’armée allemande, l’officier Martin Paul n’est pas prêt à sacrifier ses frères pour ses intérêts, il conçoit mal le traitement infligé aux indigènes, les violations de libertés, les brimades et les travaux forcés, et n’entend surtout pas être utilisé pour cette sale besogne. Il prend son courage et démissionne de l’armée en 1900, et se lance dès 1902 dans le commerce afin de mieux préparer sa résistance. 10 ans plus tard, en 1912, il s’engage dans un combat sans fin contre l’armée Allemande avec la coalition des chefs Douala et Ewondo. Il acquiert les armes et organise un maquis en pays Bulu, au même moment où sur la côte littoral  Duala Manga Bell s’oppose à ce même colon. Les deux ne se connaissent pas alors, et mènent leurs combats sur des fronts différents. Au niveau international, la première guerre mondiale se prépare dans les quartiers généraux des armées des puissances qui ont  l’Allemagne comme ennemi commun  

Sur place au pays, Martin Paul Samba en profite pour chercher à entrer en contact avec les troupes françaises basées à Brazzaville en république du Congo et avec les Anglais installés au Nigéria. Entre temps, les impératifs de la lutte l’amèneront également à nouer des contacts et à s’unir avec Duala Manga Bell  pour faire face à l’occupant allemand. Martin Paul samba devait se charger de freiner autant que faire se peut l’avancée des Allemands à l’intérieur des terres. Cette alliance entre les deux hommes va s’élargir à d’autres acteurs de la lutte, comme le chef Madola des Batanga à Kribi.  Et c’est d’ailleurs l’arrestation d’un émissaire de Duala Manga Bell de retour d’une mission dans le pays bulu pour rencontrer Martin Paul Samba, qui précipitera la fin de ce combat pour la liberté engagé par ces fils nationalistes.

Mort pour le pays

Le 1er août 1914 Martin Paul Samba est arrêté par l’Allemand Von Hagen qui l’enfermera ensuite à la prison centrale d’Ebolowa. Pas pour longtemps, car une semaine après, la peine de mort est prononcée contre lui, et il doit être exécuté le samedi 8 août 1914. Le même jour, Douala manga Bell était également pendu à Douala. La légende raconte que le jour de son exécution, Martin Paul Samba refusa de se faire bander les yeux et choisit de regarder ses bourreaux dans les yeux en faisant face à la mort. Il sortit de sa poche un mouchoir blanc, qu’il agitait au fur et à mesure qu’on tirait sur lui. Les balles passaient sans  le toucher, jusqu’au moment où, pliant son mouchoir, il prononça ces mots, «  je n’ai pas peur de la mort, tuez-moi mais vous n’aurez jamais le Cameroun ».

Aujourd’hui sa statut trône au centre-ville d’Ebolowa, presque dans l’anonymat, des milliers de personnes passent chaque jour à côté sans même oser y lever les yeux, ignorant ce qu’il représente, parce que le devoir de mémoire a été négligé, son combat a été oublié, au point où plus de 100 ans après, l’expression de la liberté peut être éhontement bafouée à quelques mètres de là, dans une ville d’Ebolowa qui devrait aujourd’hui être une véritable ville de liberté, en mémoire de ce fils du terroir qui a courageusement affronté la mort en pensant à la prochaine génération.

Roland TSAPI

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